Nouvelles technologies

Les technologies de l’information et de la communication ont des impacts décisifs sur le fonctionnement de notre société. Nos publications visent à en faire l’analyse, de manière tout à fait pratique et accessible. Espace Wiki, buzz marketing, blog, bases de données en ligne, plates-formes collaborative de gestion de contenus, sms marketing, contrôle des sources, respect de la vie privée, fracture numérique, isolation de l’individu, déshumanisation du travail, expressions collectives en ligne, formation à distance, e-citoyenneté : dans chacune de nos analyses les mots clés sont contextualisation, information, critique constructive et réflexion sur les enjeux de la société de l’information. Le CESEP développe ainsi une expertise en matière d’analyses TIC (Technologies de l’Information et de la Communication) depuis de longues années.

2020

par Jean-Luc Manise

 

Le contact tracing et les initiatives visant à diminuer par la technologie les contacts humains en réponse à la crise du Covid sont en train de servir de tremplin à la stratégie des Big Tech. Leur objectif : numériser la vie sociale, culturelle et économique de la planète. Google est l’une des sociétés phare de cet éco-système digital qui induit LA nouvelle économie, celle de la surveillance.

 

En mettant en ligne les données anonymisées des centaines de millions d’utilisateurs de son service de géolocalisation G-Maps, Google permet à 130 pays, dont la Belgique, d’avoir accès à des données précises de l’évolution des déplacements de sa population. A l’unisson avec Apple, le géant mondial de la publicité en ligne a annoncé le 10 avril dernier que tous deux travaillaient à une technologie de traçage des contacts « afin d’aider les gouvernements et les agences de santé à réduire la propagation du virus ».

 

Interface de traçage

Les deux sociétés américaines mettent à la disposition des agences de santé publique une interface de programmation (API). Le code source de celle-ci a été publié fin juillet. Exposure Notification, c’est son nom, permet aux pouvoirs publics de développer des applications de traçage de contacts compatibles avec les smartphones Androïd (le système d’exploitation de Google, 86% de parts de marché) et Ios (celui d’Apple, 14% de parts de marché). Une fois installée, l’app de tracking permet à un utilisateur qui le souhaite de prévenir de façon automatique les personnes qu’il a croisées les jours précédents s’il est révélé positif au Covid 19. Pour ce faire, le logiciel garde en mémoire les adresses des autres smartphones qu’il a détectés lors du déplacement de son propriétaire via le protocole de communication sans fil courte distance Bluetooth. Une fois par jour, l’app va télécharger une liste de signaux ayant été vérifiés comme appartenant à des personnes contaminées par le Covid. S’il y a correspondance entre les signaux, l’utilisateur en sera notifié. A ce jour, plus de 30 pays et 6 Etats américains ont décidé d’adopter cette technologie. Si la France et la Belgique ont choisi une approche différente, préférant garder la main sur leur solution de traçage numérique anti covid, la toute grande majorité des nations, dont finalement l’Allemagne et le Royaume-Uni qui voulaient au départ travailler sur base de compétences propres, font confiance à l’expertise de Google et Apple en matière de collecte et d’analyse des données.

 

Sur base volontaire uniquement

Mais quid de la récolte et du traitement de ces données sensibles ? Afin de ne pas être perçu comme les fournisseurs d’un outil de surveillance de masse, Google et Apple ont d’emblée indiqué que la confidentialité était au cœur de la conception de leur API. Et mis des conditions : l’application ne sera déployée que sur base volontaire et ne pourra pas donner lieu à une exploitation commerciale. Une seule agence par pays, état ou région pourra l’utiliser et ce devra être un organisme officiel. Le système ne collecte aucune données de géolocalisation et Apple et Google pourront le désactiver pays par pays quand les Etats le jugeront nécessaire.

 

La vie privée ne peut pas être un bien de luxe

Aider la société civile tout en mettant des garde fous à la collecte des données privées et sensibles : cette posture a été entérinée un an avant le Covid par le PDG du groupe Alphabet et de sa filiale Google lui même. C’était dans une tribune publiée le 7 mai 2019 dans le New York Times à l’occasion de la conférence annuelle des développeurs du géant de la recherche en ligne. Sundar Pichar a répété son message lors du sommet 2020 de Davos début janvier : « Privacy cannot be a luxury good ».

 

Pour le patron de Google, la vie privée est au centre des préoccupations de sa compagnie. « Cela ne peut pas être, s’exprime-t-il dans les colonnes du NewYork Times, « un produit de luxe réservé aux personnes qui en ont les moyens. Même dans les cas où nous proposons un produit payant comme YouTube Premium, qui inclut une expérience sans publicité, la version standard de YouTube dispose de nombreux contrôles de confidentialité intégrés. Par exemple, nous avons récemment introduit le mode Incognito qui vous permet de naviguer avec Chrome sans qu’aucune de vos activités ne soit liée à YouTube. Vous pouvez utiliser YouTube en tant qu’utilisateur identifié ou en mode navigation privée. Pour rendre la confidentialité effective, nous vous proposons des choix clairs et significatifs concernant vos données. Tout en restant fidèle à deux guides lines : Google ne vendra jamais aucune information personnelle à des tiers et vous décidez comment vos informations sont utilisées. » Un bémol cependant, l’ensemble de ces mesures ne sont pas activées par défaut.

 

Imagine demain le monde

Cela résume bien la position du géant américain qui vit comme Facebook de l’extraction des données de ses utilisateurs. Volet confidentialité et respect de la vie privée, c’est le service minimum. Tout est pensé pour engranger le plus de données possible afin d’en tirer la quintessence publicitaire et comportementale grâce aux applications d’intelligentes artificielles dans lequel Google investit des milliards de dollars. Pour s’en convaincre, il suffit de se pencher sur la façon dont la société de Mountain View imagine et construit le monde, dans quel secteur elle investit et sur quels dossiers elle entre en confrontation avec les organisations publiques et les ONG de défense de la vie privée.

 

Avoir un vue unique de toutes les données de l’utilisateur

Retour sur image. C’est en 2012, 4 ans après avoir racheté le spécialiste de la publicité en ligne DoubleClick, que Google a opéré un virage magistral dans sa politique de confidentialité, s’autorisant à croiser les données issues de ses nombreux services dont le moteur de recherche G-Search mais aussi G-Maps, G-Analytics ou encore G-Photo. Une fois combinées, elles peuvent mieux être interprétées pour adresser du contenu publicitaire ciblé aux utilisateurs des services « gratuits » de la société. L’intention selon la responsable du volet confidentialité de l’époque, Alma Whitten ? Mieux connaître l’utilisateur pour mieux le servir, avec une information et une publicité ad hoc : « Nous pourrons peut-être vous rappeler que vous allez être en retard à une réunion en fonction de votre emplacement, de votre calendrier et d’une compréhension de la circulation ce jour-là. Nous pourrons également vous procurer des publicités plus pertinentes Par exemple si vous n’êtes pas un fan de gym, les publicités pour des cours de fitness ne vous seront pas très utiles. »

 

Non respect du droit européen

Cette utilité sociale versus Google provoquera une série de réactions en chaîne, essentiellement du côté des Commissions de protection de vie privée européennes, avec lesquelles Google entamera un bras de fer. Les 27 autorités de protection des données parleront finalement d’une seule voix. En janvier 2013, c’est l’entité française, la CNIL, qui sera chargée de piloter un groupe de travail restreint réunissant 6 d’entre elles. L’objectif : faire pression sur la société américaine afin qu’elle modifie des règles jugées non conformes au respect de la vie privée des populations européennes, sous peine de sanction. Un an plus tard, au terme de trois mois d’ultimatum, la CNIL sanctionne Google d’une amende de 150.000 euros, le maximum possible en France, pour son refus de rendre conforme au droit français sa politique de confidentialité des données sur Internet. De leur côté, l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie, l’Espagne et les Pays-Bas passent également à l’action, chacun selon les procédures propre à leur pays.

 

Pas clair, pas transparent, difficile d’accès

C’est une course contre la montre que Google va engager avec les différentes Commissions vie privée avec en ligne de mire l’adoption du RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données), un cadre européen de protection beaucoup plus contraignant (20 millions d’euros ou 4% du chiffre d’affaires d’amendes) qui vise également les sociétés non européennes actives sur le vieux continent. Le dossier aboutira en 2019 à une amende record de 50 millions d’euros pour manque de transparence, de clarté et de difficulté d’accès aux informations « sensibles », c’est à dire aux commandes permettant de restreindre l’accès de Google aux données de ses utilisateurs. Par exemple explique la CNIL dans son communiqué, si l’on veut savoir ce que Google fait des données de géolocalisation de ses utilisateurs, l’utilisateur doit (1) consulter « les Règles de confidentialité et conditions d’utilisation » ; (2) cliquer sur « Plus d’options » ; (3) cliquer sur le lien « En savoir plus » pour que soit affichée la page « Historique des positions » ; (4) retourner au document « Règles de confidentialité et consulter la rubrique « Informations relatives à votre position géographique » pour accéder au reste de l’information ; (5) cliquer sur les liens relatifs aux différentes sources utilisées pour le géolocaliser.

 

Des traitements massifs et intrusifs

La CNIL constate encore que les traitements de données mis en œuvre par Google sont particulièrement massifs et intrusifs : les données (historique de navigation web, historique d’usage des applications, carnets d’adresses, géolocalisation, etc.) sont collectées non seulement à partir de l’utilisation du téléphone, de l’utilisation de la vingtaine de services de la société mais aussi à partir des données générées par l’activité des utilisateurs lorsqu’ils se rendent sur des sites tiers utilisant les services Google (notamment via les cookies Google analytics déposés sur ces sites). En bref, ces données sont susceptibles de révéler des aspects intimes de la vie privée des individus comme les habitudes de vie, les goûts, les contacts, les opinions ou encore les déplacements des utilisateurs. Pour la CNIL, Google prive les utilisateurs de garanties fondamentales concernant des traitements pouvant révéler des pans entiers de leur vie privée, car reposant sur un volume considérable de données, une grande variété de services et des possibilités de combinaison de données quasi-illimitées.

 

Rapport de force

Tout le rapport de force est là. Par défaut, Google met la collecte de données au coeur de chacun de ses dispositifs, de chacun de ses services, de chacune de ses actions. Au maximum légal possible : business as usal. En 2011, la CNIL, encore elle, l’a condamné à 110.000 € d’amendes. En 2013, l’autorité de protection des données de Hambourg a fait de même, à hauteur de 145.000 €. C’est qu’entre 2008 et 2010, les fameuses Google Cars ne se sont pas contentées de photographier les rues et habitations françaises et allemandes. Ses capteurs Wifi ont avalé avec gloutonnerie courriers électroniques, mots de passe et photos transitant dans les antennes wifi non sécurisées des villes sillonnées par les véhicules caméras. Peter Fleischer, directeur protection des données personnelles de l’époque chez Google devait prêcher la fausse manœuvre : « Nous sommes profondément désolés d’avoir collecté par erreur des données circulant sur des réseaux Wi-Fi non sécurités. » Au total, le géant américain se sera acquitté d’une amende de 7 millions de dollars auprès de 30 Etats américains après la révélation en 2010 de cette collecte accidentelle qui a concerné une trentaine de pays de par le globe. Google invoquera également une erreur lorsque l’on découvrira que le capteur domestique Nest Guard (du fabricant de thermostats connectés Nest Labs que Google a racheté le 13 janvier 2014 pour 2,3 milliards de dollars) intégrait un micro non renseigné dans la documentation technique. La société invoquera le bug lorsque, à quelques jours du lancement de Google Home Mini, l’un des journalistes qui avait reçu l’équipement en test s’apercevra que l’assistant domestique restait à son écoute 24 heures sur 24. Explication : une mauvaise programmation activait d’office l’assistant vocal.

 

Ultra Massive Data Capture by Default

Google plie parfois, fait marche arrière de temps en temps, va jusqu’à s’excuser. Mais ne rompt pas. Lorsque la société annonce ne plus scanner les courriers électroniques Gmail, elle permet à des tiers comme Edison Mail et Return Path de continuer à le faire.

 

Son modèle la conduit inexorablement à développer l’éco-système de captation de données -et quelque part de surveillance- qui lui permet de grandir et fructifier (chiffre d’affaires 2018 de 136,8 milliards de dollars et bénéfice de 30,7 milliards de dollars). Nous nous trouvons à l’inverse du Privacy by design préconisé par le RGPD. Les développeurs de Google ont comme base de référence l’Ultra Massive Data Capture by Default.

 

Labo à ciel ouvert

La façon dont Google voit le monde se résume au fond très bien dans ses projets de ville intelligente. Son co-fondateur, Larry Page, rêve depuis toujours d’une smart city ultra connectée qui pourra servir de berceau aux innovations concoctées par ses équipes. En 2015, il donne naissance Sidewalks Labs, une société sœur de Google dont la mission est d’accoucher d’une cité laboratoire à ciel ouvert où les nouvelles applications et services du groupe Alphabet pourront être développés, testées pour ensuite être mondialisés afin d’augmenter le fabuleux compte en banque de données du géant américain.

 

Voitures autonomes et robots livreurs

Deux ans plus tard, Sidewalks Labs remporte un appel d’offre lancé par Waterfront Toronto. Objectif de l’organisme public canadien : revitaliser les rives de la ville de Toronto en aménageant la zone portuaire désaffectée de Quayside.
L’enthousiasme est prégnant. Daniel Doctoroff, Directeur de Sidewalk Labs déclare : « Nous avons cherché dans le monde entier l’endroit idéal pour donner vie à la notre vision du quartier du futur. Nous l’avons trouvé ici à Toronto. » Le projet avancé par la filiale d’Alphabet est ambitieux : il doit déboucher sur une ville durable et doper l’économie locale, avec la perspective de 93.000 nouveaux emplois d’ici 2040 et un PIB annuel de 14,2 milliard de dollars, 7 fois plus selon Sidewalks Labs que dans le cas d’un quartier conçu de façon traditionnelle. Dans Quayside, les bâtiments sont uniquement construits avec des matériaux renouvelables, dont une structure en bois extraite des forêts canadiennes toutes proches. Affichant d’emblée une neutralité carbone, les panneaux photovoltaïques sont contrôles par un système de pilotage global des installations énergiques. Le quartier de Quayside est sillonné par des voitures autonomes électriques. Pour laisser la ville aux piétons, des robots effectuent des livraisons et le ramassage des déchets via un réseau de galeries souterraines. Les espaces publics sont modulables et les pistes cyclables chauffantes. Aux carrefours, les feux tricolores s’adaptent en temps réel au trafic.

 

Quayside, la ville de la donnée

Pour que tout cela fonctionne, Sidewalk adosse à l’épine dorsale de Quayside une couche digitale permettant à une solution d’intelligence artificielle d’exploiter les informations vivantes de la ville en continu.

 

Dans Quayside, les caméras et capteurs sont partout dans les rues, les immeubles, sur les bancs des parcs et dans les travées des parkings. Ce sont les yeux et les oreilles de la ville intelligente. Ils mesurent la qualité de l’air et l’état des équipements, assurent la gestion des services urbains. La remontée des données comportementales des habitants comme la mobilité (le flux des cyclistes et des piétons), la consommation en eau ou le remplissage des poubelles assurent un monitoring permanent de la respiration de la cité. Très vite des inquiétudes se font jour face à la possible mainmise d’un espace urbain par une société privée, assez connue pour son appétit en données.

 

A qui appartiennent vos informations ?

Les questions sont sensibles : quelle est la nature des données nominales et du profil d’identité numérique ? A qui appartiennent les données issues des capteurs des feux de circulations, des bancs des parcs, des poubelles intelligentes et des grandes surfaces ? Qui pourra les utiliser ? Pourront-elles ou non être monétisées. Quels sont les gardes fous, que se passe-t-il en l’absence du consentement de l’utilisateur ? Sur ces questions, les réponses de Sidewalks Labs restent floues. Mais la société sent bien que le projet est questionné en profondeur par des opposants qui se sont fédérés dans le mouvement #BlockSidewalk. Face à la montée des boucliers, Sidewalk Labs négociera, allant même jusqu’à proposer la création d’une fiducie de données civiques qui accorderait des licences pour la collecte et l’utilisation des données. Mais bien sûr, Sidewalk Labs serait acteur de la fiducie, et intéressé par l’octroi de licences. Après moult discussions et tensions, la ville de Toronto s’est prononcée en faveur de la poursuite du projet visité et revisité en octobre 2019, repoussant cependant certains demandes de la société sœur de Google dont la délégation de la gestion des données des habitants de Quayside à Sidewalk elle même.

 

Une cité de la surveillance

Les craintes d’une cité conduite par un opérateur privé et les interrogations quant aux impacts de la collecte massive de données indispensable au bon fonctionnement de Quayside se sont cristallisées lorsque Ann Cavoukian, ancienne commissaire à la protection de la vie privée de l’Ontario, a démissionné de son poste de consultant en expliquant avoir « imaginé la création d’une ville intelligente de la protection de la vie privée, par opposition à une ville intelligente de la surveillance. » Explication : alors que sa position était que les données recueillies auprès des résidents soient rendues non identifiables et supprimées après usage, elle avait appris que seules les données recueillies par Sidewalks Labs, et non celles récoltées par les entreprises tiers seraient anonymisées. De guerre lasse, la « .Google City ». de Toronto ne verra pas le jour. Le 7 mai dernier, Sidewalk Labs annonce qu’elle jette le gant, officiellement faute de perspective de rentabilité dans un contexte d’incertitude économique sans précédant provoqué par la pandémie.

 

Partie remise

C’est surtout parce que son modèle de gouvernance autonome des données a été remis en cause qu’Alphabet a reculé. Vraisemblablement pour mieux sauter. Tout comme le 11 septembre a ouvert toutes grandes les portes de la surveillance intrusive et débouché sur l’affaire Snowden, le Covid change radicalement la donne quant à la perception de son intimité et du respect de sa vie privée par les populations. Les gagnants économiques de la crise sanitaire, ce sont les big techs et plus particulièrement les GAFA. Affaiblis par des scandales comme Cambridge Analytica, par leur comportement monopolistique, par le peu de fi qu’ils font de la vie privée de leurs utilisateurs, par les modèles carnassiers façon Uber ou Amazon qu’ils imposent aux travailleurs petites mains de leurs services ou de leurs entrepôts, avant de les jeter façon kleenex pour les remplacer par des automates et des apps ; ils reviennent en grâce dans un monde sans contacts, où les échanges se font à l’abri du microbe par écran interposé. Ils sont la solution technologique au suivi des infections et au contrôle des populations. Ils sont la solution technologique de la relance.

 

Que serait la vie sans Amazon ?

Lors d’une tribune vidéo organisée par l’Economic Club de New York, Eric Schmidt, l’ex patron de Google et d’Alphabet, à qui le maire de New York a demandé d’imaginer l’après Covid dans l’État de New York, a détaillé sa vision de cet après. Bien sûr, les sociétés high-tech comme celle qu’il a dirigé font de leur mieux pour contribuer à l’effort de lutte contre la pandémie, conferatur le partenariat entre Google et Apple pour œuvrer au bien commun des états et de leur population. Mais il s’agit surtout de voir tout le parti qu’on peut tirer de la numérisation des secteurs clés de la vie en société. De l’approvisionnement et de la distribution comme le fait déjà avec brio Amazon, mais aussi de la mobilité, des loisirs, de la médecine, de la santé, des services sociaux, de la formation ou de l’enseignement.

 

Eric Schmit « . En ligne, il n’y a pas d’exigence de proximité, ce qui permet aux étudiants de recevoir l’enseignement des meilleurs professeurs, quel que soit le secteur géographique où ils résident. Et que dire de la biotechnologie, de la télémédecine et des véhicules autonome. Nous avons besoin d’une population pleinement connectée et d’une infrastructure ultra rapide. Et donc nous devons être un peu reconnaissants envers ces entreprises qui ont trouvé du capital, investi, mis en place des outils et, aujourd’hui, nous aident. Pensez à ce que serait votre vie en Amérique sans Amazon ».

 

On passe à la caisse

Amazon, dont la dernière innovation est le Dash Carts, un caddy qui utilise des senseurs incorporés et caméras pour lire les prix des produits. Avec la technologie Just walk, il suffit d’être équipé d’un smartphone et d’installer l’app d’Amazon. Elle va se charger de scanner les produits et de ponctionner le montant des courses sur la carte de paiement. L’intérêt est double. Le Dash Cart fournit à Amazon, en temps réel, une très belle quantité de données : quels produits le client met dans le caddy, dans quel rayon et combien de temps il s’arrête, que prend-il, que remet-il,…
A partir de là, il sera plus facile pour Amazon de cibler les personnes faisant leurs courses dans un magasin Amazon avec une app Amazon. L’autre intérêt n’est pas négligeable non plus aux yeux d’Amazon. On évite de faire la file aux caisses et, dans un contexte Covid, on évite le contact humain potentiellement infectieux. Et donc on évite la caissière ou le caissier.

 

Un choix connecté

L’après covid selon Google, ce n’est pas le commerçant. c’est le chariot d’épicerie connecté qui met son utilisateur à l’abri des microbes d’un travailleur. L’après Covid selon Google, c’est la privatisation de la gestion des biens publics et services comme dans le cas de Quayside, avec à la clef des licenciement massifs de travailleurs de première ligne, boutiquiers, travailleurs de la santé, travailleurs sociaux et enseignants dont Google n’a cure. Mais la firme de Mountain View a des principes : jamais elle ne les fera payer pour continuer à utiliser ses services. Google a toujours préféré se servir sur la bête.

par Jean-Luc Manise

 

D’un côté, il y a la perspective de progrès fabuleux en matière de prévention des maladies et d’aide au diagnostic. De l’autre, il y le risque d’une mainmise par des opérateurs privés sur des données essentielles à la vie privée : celles de notre santé. A ce niveau, la crise du Covid est un révélateur des questions et des tensions que la collecte et l’exploitation à grande échelle des donnée de santé posent. Au-delà de l’omniprésence des GAFA dans la nouvelle économie de l’e-santé, c’est bien de question de souveraineté et d’espace de liberté qu’il s’agit lorsque, avec les contrats décrochés par Palantir sur le vieux continent, c’est l’ombre de la CIA qui plane sur les données de santé en Europe.

 

Retour sur images. En mars, lorsque la première déferlante de la Covid secoue l’existence de toute la population belge, la Ministre de la santé de l’époque Maggie De Block met en place, avec le concours du Ministre de l’agenda numérique et de la protection de la vie privée Philippe De Backer, la “Data Against Corona Taskforce”. Au centre des préoccupations du groupe de travail : la donnée de santé et les conditions de son traitement, notamment encadrée en Belgique par la plate-forme belge des applications mobiles de santé mHealth. L’enjeu dépasse largement la crise sanitaire et, sur le plan local, le lancement de l’application StopCovid.

 

Des perspectives de revenus immenses

La collecte (massive) des données de santé ouvre des perspectives de revenus fabuleuses pour les plates-formes déployées par Amazon, Facebook, Google ou pour des opérateurs big data comme Palantir. Financée par la CIA via le fonds In-Q-tel, la société est spécialisée dans l’analyse de données, notamment dans la lutte anti-terroriste. Palantir propose ses services à des agences comme la NSA, le FBI ou encore en France la DGSI. Dans les derniers mois, l’entreprise américaine a contacté différentes agences de santé européennes afin de leur proposer ses logiciels de surveillance sanitaire pour lutter contre la propagation du virus.

 

Multiplication des sources de production de données

Qu’est-ce qu’une donnée de santé ? Le Règlement Général de la Protection des Données la décrit comme « une donnée à caractère personnel relative à la santé physique ou mentale d’une personne physique, y compris la prestation de services de soins de santé, qui révèle des informations sur l’état de santé de cette personne.  » Cette notion recouvre « toute information concernant une maladie, un handicap, un risque de maladie, les antécédents médicaux, un traitement clinique ou l’état physiologique ou biomédical de la personne concernée, indépendamment de sa source. » La précision est importante, car le numérique les démultiplie et aiguise l’appétit des géants technologiques.

 

Chaque seconde, 4000 recherches Google portent sur la santé

Les données de santé sont majoritairement générées lors des interactions avec les opérateurs de santé : secteur hospitalier, médecins, kinés, dentistes et laboratoires. Il y a aussi les balises administratives qui jalonnent nos parcours de santé comme les factures, les fiches de remboursement de soins et prescriptions de médicaments. Partout, à des fins d’optimalisation de l’exploitation intelligente des données et de réduction des coûts, les responsables des systèmes de santé publique tendent à centraliser leur stockage et leur accès, chez nous via la mise en place de la plate-forme eHealthdate.be. Un autre puits de données, non structurées dans des dossiers médicaux celles-là, gagne chaque jour en importance. La numérisation tous azimuts de notre vie sociale débouche sur une croissance exponentielle des informations touchant à notre santé. Ce sont les nombreuses conversations menées sur le sujet sur les réseaux sociaux, nos visites et commandes sur les sites de vente en ligne de médicaments et de compléments alimentaires. Cela commence à être les conversations à domicile captées par des assistants personnels numériques. Ce sont nos recherches et nos consultations en ligne. Ainsi, 5 à 7% des requêtes quotidiennes diligentées sur le fameux « search » de Google -on parle tout de même de 80.000 recherches à la seconde, soit 6,9 milliards par jour de par le monde-, portent sur la santé !

 

44% des belges de la tranche 18-34 ans ont un objet connecté santé

Il y a aussi les montres et objets connectés et les apps santé installées sur notre smartphone. Selon le baromètre e-santé 2019 de la mutuelle Partenamut, 28% des belges utilisent un objet connecté « santé » (on atteint 44% dans la tranche des 18-34 ans et 31% dans la tranche des 35-54 ans). Une personne sur 3 utilise une app mobile « santé » installée sur un smartphone ou une tablette.
Grâce à des capteurs, nous mesurons notre activité physique (c’est le cas de 60% des personnes interrogées) et/ou sportive (50%). On jauge la qualité de son sommeil (40%), on vérifie sa tension artérielle (37%). On utilise les objets connectés pour contrôler son rythme cardiaque (36%), étalonner le diabète (23%) ou superviser son alimentation (35%). Certains dispositifs peuvent également jouer le rôle de coach, en affichant des notifications motivantes ou des objectifs à atteindre. Les balances connectées aident à surveiller notre poids, calcule notre taux de graisse et soupèse notre masse musculaire.

 

Une économie prometteuse

 » Rien » que pour la crise du Covid, on trouve plus d’une cinquantaine d’applications comme Comunicare (app mobile d’éducation et d’observation thérapeutique), DATAmaestro (plate-forme d’aide à la décision pour le diagnostic, la prédiction et l’optimisation), Opal (collecte et monitoring en temps réel du nombre de cas et de lits), Octapi (télé-assistance connectée dédiée aux seniors), Digital Seniors (tablette numérique connectée) ou encore Toubibip (agenda médical, consultation vidéo et secrétariat médial). En Belgique, l’e-santé représente 10% des start-ups créées. C’est réellement une nouvelle économie qui est en train de naître, et elle passe majoritairement par le numérique. Par la collecte, la sauvegarde et l’organisation structurée de données, sachant
que la valeur créée par l’intelligence artificielle vient bien plus des données nécessaires à l’apprentissage que de l’algorithme. La course à leur collecte massive est donc ouverte. Qui s’en étonnera : c’est Google, le champion toutes catégories du Big Data, qui ouvre le bal.

 

Un Google Search dédié aux médecins

Voilà longtemps que la firme de Mountain View investit dans la santé. Depuis des années, elle multiplie les projets via sa maison mère Alphabet qui possède des participations dans plus d’une cinquantaine de startups de santé (57 selon CB Insights), dispose de deux filiales spécialisées (Calico, et Verily) et d’une entité dédicacée : Google Health. En 2019, celle-ci a intégré les équipes santé de Deepmind et travaille notamment à un moteur de recherche médical dédié aux professionnels de la santé

 

Projet Nightingale

En novembre de l’année passée, le Wall Street Journal a expliqué comment la société collectait tout à fait légalement les données de millions d’américains dans 21 états, ce dans le cadre d’un partenariat avec Ascension, le deuxième réseau de santé américain. Dans la corbeille les diagnostics des médecins, les tests labo, les identités des patients et leurs dates de naissance. Avec le rachat de Fitbit l’année passée (pour 2,1 milliards de dollars tout de même), Google s’est s’imposé dès facto à côté d’Apple comme acteur de référence dans le secteur des montres et bracelets connectés réservés aux usages médicaux. Sa base installée dépasse les 30 millions de bracelets (essentiellement utilisés pour mesurer l’activité sportive, les cycles du somme et le rythme cardiaque), sur un marché qui connaît une croissance l’an de 29% (Source IDC).

 

Suivez l’iPhone

L’AppleWatch embarque également une quantité croissante de capteurs. Son dernier modèle, l’Apple Watch series 6 peut mesurer le taux d’oxigène présent dans le sang et dispose d’une appli intégrée, sleep, qui veille à la qualité de notre sommeil. Avec ResearchKit,(carekit), Apple met à disposition sa base installée (des utilisateurs) d’iPhone pour faciliter le recrutement de participants à des études menées par des chercheurs, et au stockage des données récoltées. Plus besoin de se rendre dans un hôpital : ce sont les capteurs du téléphone qui recueillent les données. La société à la pomme propose encore Carekit, un kit de développement d’applications de suivi de patients. En partenariat avec un assureur américain, Aetna, elle a développé une application qui récompense les personnes ayant une bonne hygiène de vie. L’app Attain peut fixer des objectifs quotidiens à atteindre et des recommandations personnalisées pour une vie plus saine.

 

Pharmacie Amazon

De son côté, Amazon investit dans la distribution de produits pharmaceutiques et va étendre son offre Amazon Pharmacy à trois pays en dehors des Etats Unis : l’Australie, le Canada et le Royaume Uni. C’est avec le système de santé de ce dernier pays que la société a conclu un accord qui lui donne accès aux données de santé des citoyens britanniques. Présenté en juillet de l’année passée par le secrétaire à la santé britannique Matt Hancock, le contrat devait permettre aux patients d’avoir accès à leurs informations de santé par recherche vocale, via l‘assistant vocal Alexa d’Amazon. Alexa devait pouvoir répondre à des questions simples comme « J’ai mal à la tête » ou « quels sont les symptômes de la grippe ? », l’idée étant de désengorger le centre d’appel du National Health System. Mais selon l’ONG OpenPrivacy qui a réclamé et obtenu l’accès au contrat, celui va nettement plus loin et comprend « toutes les informations de santé du concédant, y compris sans limitation les symptômes, causes et définitions, et tous les contenus, données, informations et autres matériaux ». Avec l’accord passé avec Palantir, le gouvernement britannique est allé un pas plus loin en lui confiant les données Covid 19 des patients britanniques, l’idée étant d’avancer sur la compréhension dans la manière dont le coronavirus se propage au Royaume-Uni et les aider à allouer les ressources de manière appropriée grâce au logiciel Foundry. Toujours selon OpenPrivacy, les dossiers médicaux du NHS auxquels Palantir a accès peuvent comprendre le nom, l’âge, l’adresse, l’état de santé, les traitements et les médicaments, les allergies, les tests, les scanners, les résultats des rayons X, si un patient fume ou boit, et les informations relatives à l’admission et à la sortie de l’hôpital.

 

Une question de souveraineté

Ici, on dépasse la question de la monétisation des données sensibles qu’on peut appréhender dans le cas des Gafa pour entrer dans une réflexion sur la souveraineté de l’Europe en matière de numérique, comme l’a soulevé l’euro députée néerlandaise Sophie in’t Veld dans une question qu’elle a rédigé le 10 juin sur les relations entre Palantir et l’Union Européenne. La veille, la commissaire européenne aux affaires intérieures Ylva Johansson, avait révélé qu’Europool, l’office européen de police, faisait appel depuis 2006 à Palantir pour l’analyse des données liées à la lutte contre le terrorisme. Dans le cadre de la crise sanitaire, Palantir a proposé à différentes agences de santé son aide pour le tracing du virus et un meilleur dispatching : allocation des ressources en personnels, en fourniture de masques, en respirateurs ou encore en gestion des lits. En France, l’Assistance Publique des Hôpitaux de Paris a décliné l’offre mais, selon l’agence Bloomberg, l’Espagne et la Grèce auraient accepté la proposition de Palantir. Selon Sophie in’t Veld qui s’exprime sur le blog du tink tank allemand about:intel dans un article intitulé « Palantir is not our friend », cette collaboration est dangereuse à maints égards. « Palantir est l’une des entreprises technologiques privées les plus controversées de la Silicon Valley, spécialisée dans la fourniture de logiciels d’analyse de données big data aux gouvernements et aux entreprises. Son co-fondateur, Peter Thiel, est un milliardaire de la technologie, qui se trouve être également le fondateur de Paypal et le premier investisseur de Facebook. Il poursuit un programme politique résolument de droite, notamment en tant que sponsor de la campagne Trump de 2016. Plus important encore, Palantir travaille pour les agences de sécurité et de renseignement américaines telles que la NSA et la CIA, aidant la première à espionner le monde entier comme l’a révélé Edward Snowden. C’est là que les politiciens européens devraient tracer la ligne. Un organe démocratiquement légitimé, qu’il s’agisse de gouvernements nationaux ou de la Commission européenne, ne devrait pas faciliter la surveillance des citoyens européens par des services de sécurité étrangers. » Et l’Eurodéputée de plaider pour une mise à l’écart de Palantir du tissu numérique européen et pour le développement d’une indépendance technologique stratégique, afin d’affirmer et d’assumer son statut de « dernier bastion de la vie privée ». Dont acte

2019

Jean-Luc MANISE

Les technologies citoyennes , ce qu’on appelle les Civic Tech, font flores dans nos villes et communes. Pour qu’elles rencontrent leurs objectifs d’augmentation de la participation citoyenne, il apparaît comme impératif que les pouvoirs publics et plus globalement les acteurs de la ville travaillent à augmenter la capacité des citoyens d’agir avec et sur le numérique. Ceci inclut d’assurer un accès équitable au numérique à la foi en termes de technologies et de capacité d’usage. Dans ce cadre, le travail des médiations réalisé par les Espaces Publics Numériques ou par des associations qui travaillent sur la citoyenne numérique sont des exemples à suivre.

 

 

On trouve une grande variété de définition de ces technologies citoyennes supposées augmenter l’implication des habitants dans la conception et les conduites de leur ville. En 2013, la Fondation américaine Knight fondée par les deux frères du même nom les ont classées en 2 catégories: la participation citoyenne et la transparence gouvernementale. Dans la première, on trouve les outils utilisés par et pour le « gouvernement ouvert », un concept né du projet de la réforme de l’administration américaine porté en 2009 par Barak Obama. Celle-ci repose sur 3 axes: le dé-silotage des services administratifs, la transparence de l’action publique et l’engagement citoyen. Il s’agit également de jouer la carte des données ouvertes en favorisant leur accessibilité et en encourageant leur réutilisation dans de nouvelles applications. La seconde catégorie proposée par Knight englobe les outils de gestion de communautés et les projets collaboratifs. Cela va du numérique au service de l’intelligence collective à la boîte à idées, en passant par le vote en ligne ou le budget participatif.

 

 

Décrypter les enjeux

C’est fin septembre de l’année passée qu’est né en France l’observatoire des Civic Tech et de la démocratie numérique. L’objectif : analyser, décrypter et échanger sur les enjeux sociaux et économiques des outils de démocratie participative que de nombreuses villes et communes à Bruxelles et en Wallonie, sont en train d’implémenter et/ou de tester. Tatiana de Feraudy y est chargée de recherche. En avril 2018, elle a publié pour l’Institut du Développement Durable et des Relations Internationales les résultats d’une enquête intitulée « Participation citoyenne, les « Civic Tech » dans la ville numérique réelle. »

 

 

Mot valise

Tatiana de Feraudy: « La définition n’est pas très facile car on se trouve devant un éco-système qui change tous les jours. C’est un mot valise qu’on utilise pour désigner les plates-formes sur lesquelles on est invité à se connecter mais aussi pour évoquer leurs développeurs. On utilise parfois le terme de Gov Tech pour qualifier les outils numériques utilisés par les villes et communes pour favoriser la participation. Il y a encore les Pol Tech, tous les outils utilisés par les partis et les femmes et hommes politiques. Très largement, les Civic Tech font référence aux technologies numériques conçues pour favoriser l’engagement citoyen, la participation démocratique et la transparence de l’action publique. On peut distinguer deux types d’offres. D’un côté il y a les éditeurs qui proposent des plates-formes personnalisées permettant un haut degré de formalisation du débat. Valorisant leur connaissances des enjeux et des méthodes de la participation citoyenne, ils accompagnent les équipes de la collectivité dans une appropriation du numérique pour soutenir un enrichissement des formes et des objets de l’engagement citoyen. De l’autre, on trouve des plates-formes qui se positionnent comme nouveaux intermédiaires de l’engagement citoyen en mettant en avant leur marque, leur label et leurs services d’interaction. Elles mettent en avant des compétences de communication et d’animation de communautés. »

 

 

Site personnalisé ou tiers de confiance

CitizenLab, en place dans plus de 35 villes et communes dont Liège, Mons et Arlon; OpenPolitics, qu’a choisie la commune d’Uccle ou Createlli qui a remporté le marché pour la ville de Namur, font partie de ce premier groupe. Leur credo: s’adosser au projet participatif global d’une commune ou d’une ville, et le cas échéant prendre en charge l’ensemble de celui-ci, en épaulant les services administratifs et en accompagnant la population. Nicolas Himmer, ex Smart City Manager de la Ville de Namur: « Quelque part, CitizenLab ou Fluicity pour citer les plates-formes les plus en vogue en Wallonie, font sensiblement la même chose. Ce sont de simples outils qu’on peut mettre au service d’un objectif de réappropriation citoyenne. Notre but, c’est de voir comment le citoyen peut revenir. Comment il peut reprendre sa place au sein de la cité, au sens très ancien de la cité, c’est à dire en tant qu’acteur de la ville. Pour cela, il y a énormément de choses qu’on peut faire, que ce soit d’ailleurs dans le monde virtuel mais aussi dans l’espace réel. Il ne faut pas l’oublier: l’humain reste un être social qui aura besoin toujours de se rencontrer pour créer, imaginer, se parler. Le contact humain n’est pas soluble dans le tout numérique. C’est une mise au point qui est vraiment importante. On ne peut pas, on ne veut pas mettre de l’outil technologique par principe, simplement pour faire du numérique pour le numérique. »

 

 

Ouvrir la boîte de pandore?

Pour Nicolas Himmer, Fluicity et CitizenLab sont des espaces virtuels que les villes mettent à disposition pour laisser libre court à l’imagination des citoyens. Il y deux possibilités. « Alors soit vous faites comme certaines villes ont fait et vous ouvrez un espace qui est sans limite, qui est sans cadre identifié et vous laissez venir alors les idées, c’est la formule boîte à outil. C’est celle que nous n’avons pas choisie parce que le risque est que les citoyens s’en donnent vraiment à cœur joie, ce qui est très bien dans un certain sens mais quand vous vous retrouvez avec un nombre conséquent de propositions qui viennent très vite, qui partent dans tous les sens, sans limite, sans cadre, sans but vous allez d’abord créer de la frustration parce qu’on ne pourra pas retenir tous les projets. Très vite, on va retomber dans le cliché: « le politique nous ouvre un espace d’expression mais au final, c’est juste pour faire semblant. » La vérité, c’est que nombre de ces projets sont rejetés tout simplement parce qu’ils ne sont pas réalisables sur le plan légal ou sur le plan budgétaire. A la ville de Namur, ce n’est pas une plate-forme qu’on a voulu mettre en place mais un processus complet, qui prend en compte compte toutes les dimensions de l’espace, que ce soit l’espace physique ou l’espace numérique. C’ est pour cela qu’on s’est allié à un partenaire, Createlli, qui offre une compétence et une expertise dans la participation citoyenne au sens large et qui met en place non seulement des espaces numériques mais aussi des espaces réels pour aider le citoyen à pouvoir donner des idées ou pouvoir proposer et structurer des projets. »

 

 

Branding client

Dans le second groupe, où l’on va notamment trouver Fluicity, on a choisi l’option du tiers de confiance et du « branding client ». Lorsqu’on adopte cette plate-forme comme l’ont fait Aubage, Wavre ou Marche en Famenne, c’est n’est pas au drapeau de la ville mais à celui de la start-up française. Nicolas de Briey, co-fondateur: « Nous ne proposons pas un site dédié mais un espace où tous les projets coexistent et sont accessibles à toute personne enregistrée. Notre stratégie est de mutualiser la participation pour éviter les temps morts. Un utilisateur peut avoir plusieurs niveaux de participation. Par exemple, l’un d’eux qui habite Wavre était inscrit en juin 2018 dans 3 espaces: celui du projet en cours mené par sa ville, la campagne Enragez-vous coordonnée par le Centre Culturel du Brabant Wallon et le plan Environnement Santé conduit par la Région wallonne. Tout cela sur le même outil. Cela permet au citoyen de ne pas se perdre en devant taper une adresse pour chaque initiative qui l’intéresse ou pour laquelle on le sollicite. D’autant que cela ne va aller qu’en s’accentuant. On va d’ailleurs sortir très prochainement une fonction de navigation cartographique permettant de passer très facilement d’un espace à l’autre. »

 

 

Extension du projet de démocratie participative

Mais quelle que soit leur « sensibilité », plate-forme personnalisée aux couleurs de la ville ou tiers de confiance, tous ces éditeurs se donnent comme mission de mettre en relation citoyens et pouvoirs publics (locaux). Ils constituent une extension, un prolongement du projet de la démocratie participative et se situe dans une logique d’accompagnement. Tatiana de Feraudy: « Il est difficile de parler d’une disruption. Si un certain nombre d’acteurs ont fait irruption sur les scènes locales et qu’un nombre croissant de collectivité font appel à des outils numériques d’engagement citoyen, les sociétés de Civic Tech ont plutôt choisi une posture de coopération avec les institutions publiques qu’une posture d’interpellation ou de « contre-démocratie ». Ce positionnement s’explique par le besoin d’un modèle économique stable (reposant sur la vente d’outils et de prestations aux collectivités locales, mais également par des raisons stratégique, en choisissant de mobiliser les communautés déjà en relation avec les institutions publiques, et assurer un lien à la prise de décision. Les Civic Tech s’intègrent ainsi progressivement au « marché de la participation », un éco système d’acteurs qui s’est professionnalisé et institutionnalisé dans les dernières décennies ».

 

 

Information, mobilisation, co-production

La participation citoyenne recouvre ainsi une pluralité d’outils: de simples démarches d’information à la communication purement descendante en passant par les démarches de concertation et de co-production des projets avec les habitants. Tatiana de Feraudy: « Cela dépend de la vision et des objectifs. Les Civic Tech qui sont dans l’information attachent de l’importance à meilleure façon de la faire circuler, et à la transparence de ce qui ce dit. C’est dans cette catégorie qu’on retrouve vox.org ou chatbot. Il s’agit, par de nouveaux formats, de changer l’angle d’attaque de la façon dont le citoyen s’informe sur l’action publique. On veut redonner du contrôle au citoyen grâce à la transparence. Sur la catégorie mobilisation, on va construire une opinion publique soit par le bas, via des pétitions, soit par le haut via une mobilisation de communauté organisée sur une plate forme comme celle de Fluicity ou CitizenLab. Sur le troisième axe, on va utiliser le numérique pour faciliter la délibération, le travail en commun. »

 

 

Pas une révolution

C’est ainsi que les Civic Tech proposent, grâce au numérique, de mieux faire fonctionner la démocratie en ouvrant un nouveau canal de communication entre l’élu, le fonctionnaire et l’habitant d’une ville, d’une commune ou d’un village. Les éditeurs de ces plates-formes se disent capables d’inciter les citoyens à participer à la vie politique, économique, culturelle et sociale de la cité, à prendre part aux décisions qui le concerne, par exemple en votant sur un projet ou sur un budget participatif. Tatiana de Feraudy: « Malgré un discours politique et médiatique promettant de « hacker la démocratie » et de transformer profondément la participation citoyenne, les impacts et effets réels de la Civic Tech restent à déterminer. Il ne s’agit absolument pas d’une révolution, mais d’une prolongation numérique d’outils de consultation existant. Maintenant, c’est aussi une question de culture. En France et en Belgique, il existe une volonté politique de favoriser la participation. Dans d’autres pays comme les USA, les Civic Tech sont plus utilisées dans une logique conflictuelle, pour by passer la parole publique et faire entendre sa différence. Quoi qu’il en soit, ces plates-formes offrent l’avantage de remettre au goût du jour la participation: comment on l’initie, comment on la construit, comment on la rend visible, traçable. »

 

 

Sur un strapontin

Pour la chercheuse, manifestement, la place du citoyen est renouvelée et son rôle renforcé. Mais si le citadin usager est aujourd’hui au cœur de la ville, c’est le plus souvent sur un strapontin, spectateur des annonces et usager des services. Pour éviter de le laisser seul face aux plates-formes, la chercheuse aboutit avec ces collègues dans l’étude « Gouverner et innover dans la ville réelle » à 3 recommandations. Il faut que les pouvoirs publics et plus globalement les acteurs de la ville travaillent à augmenter la capacité des citoyens d’agir avec et sur le numérique. « Ceci inclut d’assurer un accès équitable au numérique à la foi en termes de technologies et de capacité d’usage. Dans ce cadre, le travail des médiation réalisé par les Espaces Publics Numériques ou par des associations qui travaillent sur la citoyenne numérique sont des exemples à suivre. »

 

 

Reprendre le pouvoir sur ses données

Et à amplifier. Il faut également rendre compréhensible ce qui se joue dans la protection des données et l’empreinte numérique des individus et donner le moyen de comprendre et de construire des codes plus ouverts. « Les collectivités et les acteurs urbains auront un rôle central à jouer pour garantir que le citoyen puisse réellement et concrètement rependre le pouvoir sur ses données et son utilisation du numérique, profiter de l’ouverture de jeux de données publics et privés pertinents et du développement d’applications et de plates-formes ouvertes et réutilisables. » Les chercheurs identifient deux autres axes permettant de renforcer le pouvoir du citoyen: la capacitation politique et collective. « Le numérique offre des outils pour impacter un plus grand nombre de citoyens, pour diversifier les formats et les objets de contribution, pour améliorer la transparence et la traçabilité de l’action publique. Mais il ne délivrera ces résultats que si les décideurs s’en saisissent pour réellement laisser une place au citoyen dans la prise de décision, s’ils s’engagent de bonne fois dans une logique de gouvernement ouvert. Last but not least, il s’agit de favoriser les modèles ouverts, coopératifs et collaboratifs, de penser la ville comme un commun et de mobiliser les communautés qui sont engagées et concernées par sa gestion afin d’assurer la durabilité.  » Les communs constituent un mode de gouvernent et de production en commun, fondé sur la gestion collective autour d’un projet. Les logiciels libres et l’Open Source constituent un axe privilégié pour réfléchir à la gestion collective d’infrastructures numériques afin d’éviter leur accaparement et garantir une persistance de l’innovation. Ces modèles ouverts permettent à chacun de comprendre et de reprendre les outils pour les améliorer, sans au contraire, bloquer les utilisateurs, les collectivités, entreprises ou citoyens, face à un prestataire. »

 

 

 

 

Source

Smart Citizen, les citoyens connectés acteurs d’un territoire intelligent. Témoignages et bonnes pratiques. Une publication EPN de Wallonie

Jean-Luc MANISE

Au moment où les projets de Smart Cities se multiplient et où les hackathons citoyens se généralisent , la question de l’appropriation par les citoyens, par tous les citoyens, de cette nouvelle dimension des territoires va de plus en plus se poser. Qui à quel moment est informé du projet, qui sera amené ou invité à y participer, à quelles conditions, avec quels objectifs et quels types d’évaluation ? Pour Périne Brotcorne, chercheuse senior au Cirtes, les plates-formes de consultation citoyenne en ligne ne sont pas une réponse suffisante à l’engagement citoyen.

 

 

Périne Brotcorne: « Fin septembre 2018, j’ai animé une conférence sur le numérique.  Dans le public, il y avait quelqu’un de CitizenLab. J’évoquais la question de la motivation des gens à s’inscrire sur les outils  de participation en ligne. Il s’interrogeait sur les meilleures façons de pousser les gens à s’engager, à donner leur avis sur celles-ci. Cela conforte ce que je pense depuis plusieurs années. L’outil en soi n’est pas une réponse. Je ne dis pas qu’ils n’offrent pas des potentialités mais ils ne sont pas la solution toute faite à l’engagement citoyen. La Smart City, les Civic Tech, ce sont des concepts que les sociétés commerciales vendent comme une recette miracle. Si on rentre dans ce discours, on se trompe de combat. Le numérique a un réel pouvoir d’amplification. C’est un porte-voix d’initiatives existantes. C’est la force du nombre qui donne une visibilité à des initiatives ascendantes qui sont simplifiées grâce à l’usage des technologies numériques. Lorsque des citoyens se rassemblent en ligne pour organiser une manifestation, il y a toujours, en amont, une volonté de passer à l’action. Le numérique ne fait que faciliter l’expression de cette revendication. »

 

 

Des formats de communication adaptés

« Je ferais une seconde remarque sur la question des publics et des formats de communication adaptés. Les technologies numériques ne sont pas neutres. Elles ont une épaisseur sociale, elles sont porteuses de principes et de références spécifiques. Les plates-formes des Civic Tech sont pensées et désignées par des personnes qui sont souvent des hommes avec un certain niveau socio-culturel. La façon dont un portail se présente intègre les valeurs des personnes qui l’ont conçue. Les développeurs s’adressent à des publics sur lesquels ils ont des idées pré-conçues. Si on veut motiver la participation, il y a donc une attention particulière à avoir dans la façon dont le site interagit avec son public. Prenons les jeunes. Je pense qu’on ne pourra les convaincre d’utiliser ces plates-formes que si on leur propose des contenus et des formats adaptés. Un peu comme le fait Vox.org. Ce site qui permet de comparer rapidement les programmes des partis et personnalités politiques joue avec des formats courts et imagés qui leur parle. »

 

 

Accompagner les publics

« Je suis également persuadée que, pour les publics qui ne sont pas à l’aise avec le numérique, il faut réfléchir à des contenus avec moins de textes et plus d’images. Sinon, le frein est énorme.  Si on regarde les statistiques d’usage de l’engagement citoyen en ligne, on s’aperçoit que cela reste du chef de personnes éduquées, d’un niveau socio-culturel élevé. Pour que cela bouge, il faut à mon sens travailler sur les formats, mais aussi accompagner le public dans le processus, comme le font les associations qui travaille avec des publics précaires, ou comme le font les animateurs d’Espaces Publics Numériques. Pour favoriser l’engagement citoyen au sens large, il faut mettre à mes yeux plus de moyens à ces deux niveaux sous peine de reproduire dans le numérique les inégalités et les stratifications sociales. »

 

 

Le citoyen au cœur de la ville intelligente

On parle aujourd’hui d’une virage important. On serait passé d’une orientation purement économique de la Smart City à une posture visant à mettre le citoyen au cœur du processus des territoires connectés. Qu’en est-il sur le terrain? Périne Brotcorne: « Si les développeurs de services publics électroniques, je pense plus particulièrement à Bruxelles où je travaille sur différents projets, tiennent de plus en plus ce discours de l’usager au centre, il est trop souvent perçu comme homogène. Pour eux, le citoyen lambda est mobile et connecté. Ils ont bien conscience qu’il existe des personnes non mobiles et non connectés mais, à leur yeux, cela reste une minorité. Et celle-ci est perçue de façon presque caricaturale. La personne en difficulté numérique, c’est le senior non connecté un point c’est tout. Il n’y pas d’appréhension de toute la « palette »de personnes en difficulté avec le numérique, et de la variété de cette difficulté. On résume cela à un cas de figure, le senior et les services sont développés avec cette œillère. »

 

 

3 analyses de cas

C’est dans le cadre du projet européen Idealic que Carole Bonnetier et Périne Brotcorne a mené avec Carole Bonnetier, également chercheuses au Centre Interdisciplinaire de Recherche Travail, Etat et Société de l’UCLouvain trois études de cas, analysant la manière dont trois organisations de service d’intérêt général wallons et bruxellois conçoivent et mettent en oeuvre la numérisation de leurs services. L’objectif: déterminer dans quelle mesure leurs processus de “mise en technologie” incluent une dimension inclusive, c’est-à dire sont pensés de façon à s’adresser et à être accessibles à tous. Les études de cas ont été menées de janvier 2017 à juin 2018 dans trois organismes d’intérêt général en Belgique francophone. Secteurs concernés:

– les transports publics – projet de solution numérique pour interaction avec les usagers à des fins d’informations et d’échanges, via site Internet, réseaux sociaux et application mobile

– la sécurité sociale, en l’occurrence une mutualité – projet de promotion en-ligne de ses services via un nouveau site Internet, une version numérique du journal de l’organisme et des projets d’applications mobiles

– OIP chargé de l’informatique régionale et communale – projet de mise en oeuvre d’un e-guichet  proposant des services administratifs régionaux et locaux en ligne et d’un portail général d’informatique régional.

 

 

Une nouvelle fracture

Selon les 2 chercheuses, la numérisation des services publics est considérée comme une évolution à la fois inéluctable et porteuse de progrès politiques, économiques et démocratiques. Devenus incontournables, pointent-elles, les outils numériques, s’ils ne sont pas pensés de façon à être accessibles quel que soit le niveau d’accès et la compétence d’usage des citoyens, créent un contexte social de dépendance au numérique. Périne Brotcorne: “Cela pose la question du risque réel de marginalisation d’une partie de la population qui n’est pas en mesure de répondre aisément à cette obligation de connexion permanente. En ce sens, l’avènement d’un environnement pour lequel l’accès aux services du quotidien est d’abord configuré pour des individus supposés utilisateurs [éclairés?] de technologies numériques est grandement susceptible de générer des inégalités sociales entre, d’une part, ceux qui sont capables de tirer correctement parti de leurs usages et les autres., d’autre part.”

 

 

Services publics à deux vitesses

D’autre part pointe Carole Bonnetier, il y a fort à parier que, dans un contexte de dépendance accrue au numérique, l’accès à certains services soit dans un avenir proche entièrement numérisé, à l’image de la stratégie de digital by default déjà appliquée dans certains pays tels que le Royaume-Uni, souvent cité en exemple par les professionnels interrogés. Cela changera inévitablement la donne et permettra aux usagers hyper-connectés de bénéficier des dernières innovations. Le risque existe donc de voir apparaître des services publics à deux vitesses: aux usagers mobiles et connectés les services personnalités, rapides, conviviaux ; aux autres, les services minimum, inconfortables et compliqués. ”

 

 

Systématiser l’inclusion numérique dans les processus de conception des services

Pour éviter ces risques de mise à distance voire d’exclusion de certains usagers par la conception et le design, il conviendrait selon Carole Bonnetier et Périne Brotcorne de mettre davantage l’accent sur la dimension technologique de la médiation numérique: respect des normes d’accessibilité, qualité de l’ergonomie, lisibilité des contenus, simplicité du langage. Pour mettre celle-ci à l’ordre du jour, il est impératif, selon les 2 chercheuses, de procéder à un travail de sensibilisation des décideurs et concepteurs quant à leur responsabilité en matière d’égalité d’accès et d’usage et à les inciter, voire à les contraindre, à systématiser la mise en œuvre des pratiques d’inclusion et de médiation numérique dans leur processus de conception qui doivent être prensés « Inclusion by design ».

 

 

Manque de vision

Périne Brotcorne : « J’ai parfois un peu l’impression que la question de l’inclusion numérique est instrumentalisée. On sait que c’est politiquement correct, alors on fait des déclarations d’intention mais si on gratte un tout petit peu, on s’aperçoit que les politiques de digitalisation ne sont absolument pas centrées sur l’inclusion. Je constate également un manque de vision, une absence de stratégie digitale. On fait souvent du numérique pour faire du numérique. On dit que c’est pour améliorer les services au citoyen mais on ne réfléchit pas à comment. C’est à la fois assez laconique, et assez effrayant. »

 

 

Privilégier l’intérêt général

Sur base de ces constats, les deux chercheuses recommandent trois démarches. En premier lieu, il s’agit d’inscrire la numérisation des services publics dans une stratégie globale alignée non pas sur l’innovation à tout crin mais sur les principes d’intérêt général. Il importe également de prendre en compte la pluralité des mondes sociaux des usagers et ce, dès l’amont du processus de conception des services publics. Last but not least, il faut favoriser l’enrôlement de l’ensemble des parties prenantes dans un projet explicite de numérisation dans une logique inclusive; à sensibiliser et former les acteurs de la conception aux pratiques d’“inclusion by design”.

 

 

 

Source

Smart Citizen, les citoyens connectés acteurs d’un territoire intelligent. Témoignages et bonnes pratiques. Une publication EPN de Wallonie

 

Jean-Luc Manise

« Smart City? C’est un beau mot valise qui répond à des problématiques qui existent vraiment, qui fédère des énergies mais dans lequel on peut faire rentrer tout et n’importe quoi. On peut prendre n’importe quel projet urbain et lui donner du scintillant avec le label Smart. »

 

 

La définition vient d’Antony Simonofski. Ce jeune chercheur fait partie du réseau SmartNGov de l’Université Namuroise qui réunit autour du concept de la ville intelligente une quarantaine de professeurs et chercheurs. Antony Simonofski planche pour l’instant sur Flexpub. Avec la KU Leuven et l’Institut National Géographique, il s’agit de concevoir, motiver et documenter ce qui pourrait devenir une stratégie fédérale pour le développement de services publics électroniques flexibles et à caractère géographique. 

 

 

Approche marketing

« Le travers de cette approche marketing, c’est qu’on cherche plus l’effet d’annonce que l’action. Ces dernières années, pas mal de villes de par le monde -et en Belgique- ont fait du Smart pour faire du Smart, en portant des projets creux auxquels personne ne croyait vraiment. Cela s’est traduit par des actions inappropriées par rapport au territoire visé. Si les lobbies technologiques restent puissants, et que les calculs politiciens restent vivaces, je dirais que la donne, heureusement, a changé. Quelque part, l’éthique et l’intérêt des gens ont repris le dessus. Le fait que l’Agence du Numérique fédère par des rencontres régulières les responsables et acteurs wallons de la « Smart City » a un effet bénéfique. On y gagne en cohérence et c’est bien car aménager et gérer une ville, c’est analyser les besoins des citoyens pour que les services proposés soient appropriés à leurs besoins. »

 

 

La ville comme marché, le citoyen comme client

En matière de ville intelligente, il y a deux courants. L’approche technologique pure et dure avec une vue descendante des habitants qui sont là pour tester et utiliser les équipements et applications conçus dans les laboratoires des industries de l’information, des télécoms et des données. Et puis il y a la « nouvelle vague », celle qui met le citoyen au cœur du processus de transformation digitale de la ville, de la commune ou du village. Historiquement, le concept de Smart City a été rendu populaire par IBM qui a identifié la ville comme un marché à très haut potentiel de croissance. Cette approche purement économique a été largement relayée par d’autres vendeurs comme Dassault, Cisco, General Electronic, Nokia ou Veolia. Big Blue pour ne citer que lui découpe le gâteau de la cité en trois parts:  l’infrastructure, l’aménagement et l’humain. Le message était d’améliorer la vie des citoyens à partir des données produites par la ville et analysées par les logiciels et équipements « Smart » des sociétés technologiques. La campagne publicitaire a été massive. Le terme Smart City, devenu symbole de modernité et d’intelligence politique, s’est imposé. 

 

 

Googliser la ville

Au bout du compte, on arrive à des projets de gestion privée de villes ou de quartiers par les exploitants de la donnée. Ainsi le deal conclu entre la ville de Toronto avec Alphabet, la maison mère de Google, pour imaginer dans le quartier de Quayside la ville de demain.  Dans l’étude «Le rôle du numérique dans la redéfinition des communs» publiée en 2017 dans la revue Netcom, Hervé le Crosnier et Philippe Vidal s’interrogent sur les conséquences d’une telle externalisation de la conduite de la cité: «Ces projets de Googlisation de la ville sont emblématiques à plus d’un titre car ils s’opposent presque frontalement au projet de villes en communs. Il s’agit d’une ville qui ressortirait du «meilleur des mondes », avec «des navettes autonomes, des feux de signalisation qui repéreraient les piétons, des maisons modulaires, des services de livraison par robots utilisant des tunnels. Julien Trudeau décrit le projet comme un banc d’essai pour les nouvelles technologies qui vont aider à construire des villes plus propres, plus intelligentes, plus écologiques. Il s’agit d’une ville pilotée par les données dont les algorithmes analyseraient en permanence le souffle et l’activité pour adapter les services à la fois aux usages collectifs et aux intérêts individuels tels qu’ils sont connus par les algorithmes de Google. Et les deux chercheurs de s’interroger. «Que devient la vie privée dans une telle nomade urbaine? Quelles sont les capacités d’intervention, de mobilisation, de discussion et d’élaboration d’un projet collectif qui serait laissé aux habitants? Que serait la régulation d’une telle «ville privée »? Sidelwak, la division d’Alphabet en charge du projet, indique qu’il sera nécessaire que Toronto supprime ou donne des exemptions pour de nombreuses régulations existant dans les aires urbaines, notamment le code de la construction, les réglementations sur les transports et l’énergie, et que la ville qui émergera de cette vision aura besoin d’une «tolérance substantielle concernant les lois et les régulations existantes.» Selon Anthony Simonofski, cette approche présente deux défauts. «Tout d’abord, une ville n’est pas l’autre. Ce n’est pas parce qu’un logiciel va fonctionner à Toronto, à New York ou à Cannes qu’il répondra aux besoins de la ville de Namur. Deuxièmement, c’est partir du principe que le citoyen est un client et que l’entreprise ville doit améliorer son fonctionnement pour répondre à son besoin.  De mon point de vue, c’est mal considérer le rôle démocratique qu’a ou que doit avoir la ville par rapport à ses habitants. »

 

 

L’humain au cœur de l’urbain

D’où l’importance d’un virage citoyen. L’un des marqueurs de celui-ci, l’approche ascendante de la Smart City, est un article publié en novembre 2008 dans Taylor & Francis online par Robert Hollands. Dans « Will the real smart city please stand-up », le sociologue décrit une cité intelligente qui s’appuie sur le numérique pour faire la part belle à l’épanouissement et l’implication de ses habitants dans toutes les phases de sa gestion et de son évolution.  Dans ce schéma, la foi aveugle dans la capacité des NTIC à améliorer le fonctionnement des villes disparaît au profit d’un schéma où l’humain est au cœur du processus de transformation digitale d’un territoire. Antony Simonofski: »Pour beaucoup, il s’agit d’un article fondateur qui a profondément modifié la vision qu’on avait de la Smart City.  C’est pourquoi on se retrouve aujourd’hui entre deux tensions. Il y a d’une part la volonté affichée ou de façade, de partir du citoyen, de l’impliquer dès le départ dans les processus de décision de la conduite de la ville. Et de l’autre, une tendance lourde des collectivités à confier au privé, faute de moyens ou de compétences, la responsabilité de l’aménagement et de la tenue des services qui font de plus en plus appel au numérique. » 

 

 

Laboratoires d’idées

Ces deux tendances se retrouvent dans des espaces comme les laboratoires d’idées. Dans ces living lab’s qui rassemblent pouvoirs publics, entreprises, universités et citoyens, on réfléchit à des solutions concrètes pour améliorer la vie de gens à partir de deux postures. Il y a d’un côté le mode startup qui propose des services que les citoyens sont invités à découvrir et à tester, et de l’autre le mode citoyen où les habitants doivent être impliqués en amont du processus de décision. «Les entreprises, naturellement ai-je envie de dire, se profilent et se fédèrent autour d’un processus top down.  Jules Le Smart, par exemple, est un écosystème où des start up peuvent apprendre les unes des autres, qui se proposent de fournir des solutions clé sur porte aux collectivités. De l’autre côté, il y a des fonctionnaires « Smart » et/ou des élus qui essaient, qui souhaitent, qui veulent se placer du côté des citoyens, ceux-ci étant naturellement désireux d’une meilleure qualité de vie et d’une ville durable. Et au milieu, que trouve-t-on? Les agents publics et les administrations. Ce sont eux qui sont au centre de ces deux tensions. »

Accompagner l’administration dans la transition digitale

Better Street, qui fait justement partie de l’éco système Jules Le Smart, est un bon exemple de cette triangulation. Cette application permet d’envoyer à la commune des photos de choses à réparer dans l’espace public, comme un nid de poule, un dépôt sauvage ou un éclairage défectueux. Les politiques disent : « On veut cela, c’est génial. On va pouvoir dire qu’on est Smart ». Le citoyen dit : « On veut cela c’est génial on va avoir de meilleures routes et des espaces plus propres. Et puis l’on se retrouve avec des agents publics qui sont débordés. Eux, on leur demande de toujours faire plus avec moins de moyens. A quoi cela sert-il d’avoir le label Smart si on ne met pas les moyens derrière? En fait, on veut aller trop vite. C’est pour cela que j’aime bien parler d’administration électronique. Ce qu’il faudrait dire, au niveau des services, c’est « essayons juste de fonctionner mieux en interne. Quand on aura acquis une certains maturité, on pourra aller vers quelque chose de plus clinquant. Cela ne sert à rien de plaquer une application sur des services qui ne sont pas prêts à rentrer dans le processus, faute de moyen ou de méthodologie. Je donne souvent des formations à des agents publics. Leur réalité est la plupart du temps à des années lumière de la Smart City. Pour que cela fonctionne, il faut une volonté politique forte d’investir dans l’administration pour la soutenir dans cette transition. »

 

 

Attention à la fracture numérique

« Maintenant, il y a des choses tout à fait intéressantes que le numérique permet de favoriser. L’incontournable boîte à idée des plates-formes en ligne de participation citoyenne par exemple, est un outil très attractif pour interagir avec les citoyens. Mais encore une fois, cela dépend de ce qu’on fera avec les propositions. Si on ouvre les vannes de la consultation électronique sans prévoir les moyens de traiter les retours des gens, c’est pire que mieux.

Il vaut parfois mieux opter pour une action circonscrite précise, comme le budget participatif. » Plusieurs communes sont ainsi régulièrement citées en Belgique pour avoir décidé, comme autorisé par le Conseil Participatif régi par la Code de la Démocratie locale et de la Décentralisation, d’affecter une partie du budget communal à des projets émanant de comités de quartier ou d’associations citoyennes dotées de la personnalité juridique: Thuin (100.000€ en 2016), Mons, le CPAS de Charleroi (30.000€), Sambreville, Chimay, Tinlot, Verviers ou Bruxelles. David Weytsman, à l’époque échevin de la participation citoyenne de la ville de Bruxelles,  a lancé début 2018 un budget participatif à hauteur de 200.000 €. Les idées ont été collectées dans les quartiers, améliorées puis sélectionnées par les citoyens et leur mise en œuvre a démarré début juin 2018. A sa demande, des ateliers citoyens ont été organisés un peu partout dans Bruxelles par le consultant Daniel VanLerberghe, ce afin que les propositions ne viennent pas que du centre de la ville. Après un premier appel à idées, d’autres ateliers ont été organisés pour les transformer en projet concrets et réalisables. Ils réunissaient, à côté de la ville, des habitants, associations, experts et acteurs privés. Puis a eu lieu la phase de vote, la présentation des projets « gagnants »et leur financement par la ville. La plate-forme participative Bpart est été utilisée de bout en bout, que ce soit pour la présentation des idées et des projets, l’échange entre les citoyens, l’information et ou vote.  «C’est un bon exemple d’une bonne utilisation de la technologie pour favoriser et soutenir la participation. Avec malgré tout, toujours, une question: qui vient à ces ateliers, quel est le profil des citoyens qui participent? De quelle classe sociale et de quelle tranche d’âge sont ils-issus? Sont ils représentatifs de toutes les couches de la population? Je pense que les villes et communes souhaitant s’engager dans un tel processus devrait inclure une analyse de ce type. S’informer sur l’âge, le genre, la situation professionnelle des citoyens qui sont rentrés dans un processus participatif pour identifier les strates de la population qui n’ont pas été impliquées. Sinon, on risque très vite de retomber dans la fracture numérique. »

 

 

Éviter le budget prétexte

L’autre écueil à éviter, c’est le budget prétexte. On propose un terrain, un petit budget pour « occuper les citoyens », sans réellement vouloir les impliquer dans la politique d’urbanisme.  «Je ne dis pas  que ce n’est pas bien de financer un potager urbain mais ce n’est pas avec ce type d’initiative qu’on fera en sorte que les citoyens aient un impact sur les politiques sociales ou sur la question des migrants. Je ne vois personne qui envisage de mettre ce type de question en débat sur une plate-forme collaborative. Attention donc de ne pas tomber dans le leurre d’une pseudo participation qui instrumentalise les gens plus qu’elle ne leur donne des moyens d’action! »

 

Source

Smart Citizen, les citoyens connectés acteurs d’un territoire intelligent. Témoignages et bonnes pratiques. Une publication EPN de Wallonie

Jean-Luc MANISE

On décrit souvent le responsable Smart City comme un mouton à cinq pattes. Et si c’était  le fonctionnaire qui devait faire feu de tout bois dans un univers qui pour eux, n’est pas toujours très Smart….

 

 

Smart City Manager: un mouton à 5 pattes. Dans cet article, Brigitte Doucet, Editrice du magazine Regional-IT.be, brosse le portrait de cette nouvelle fonction qu’exerce pour l’instant en Wallonie une quarantaine de personnes. Elle est pour le moins polyvalente comme l’explique dans son interview Carina Basile, chef de projet Digital Cities à la ville de Charleroi: «la fonction implique la connaissance de la problématique territoriale, des acteurs et institutions en place, du besoin des usagers et des solutions existantes. » Il faut, ajoute Carina Basile, pouvoir parler plusieurs langues afin de pouvoir tout aussi bien s’adresser à des interlocuteurs politiques, aux citoyens, à des associations et à des entreprises privées. A ceci s’ajoute aussi, complète Brigitte Doucet, « la nécessité pour ce mouton à 5 pattes de prendre son bâton de pèlerin et de faire preuve de suffisamment de force de conviction pour parvenir à décloisonner les rôles, notamment -si ce n’est essentiellement- au sein de l’administration. »

 

 

L’éco-système Smart City Wallon

Décloisonner, désiloter: en parallèle de la volonté de mettre le citoyen au cœur du processus des villes et territoires intelligents, l’éco-système Smart City en Wallonie met clairement à l’ordre du jour l’impératif d’une transversalité administrative, comme l’explique Isabelle Rawart, Smart Territory Advisor à l’Agence Du Numérique: « L’initiative Wallonie Smart Région est née voici 3 ans de la volonté de plus d’initiatives bottom-up qui permettraient de promouvoir des usages en attente du citoyen, et si possible avec sa participation. Nous avons lancé la dynamique en formant un groupe réunissant décideurs des grandes villes et acteurs clef de l’environnement informatique communal que nous avons emmené en France, à Strasbourg, Issy les Moulineaux, Nantes et Bordeaux pour s’inspirer de ce qui se faisait. Au fur et à mesure, cette communauté s’est agrandie à des villes de plus petite taille et des communes rurales. L’autre volonté politique de l’époque, c’était, à partir de ce que nous avions vu à Nantes et à Bordeaux, de travailler sur une application portail multi services. Peu importe où vous habitiez, ou vous travailliez, où vous faites vos courses, où vos enfants ont leur hobby : le but était de proposer une seule porte d’entrée, un seul téléchargement qui ouvre la porte à un tas de services divers et variés de mobilité, d’énergie, de loisirs, de ressources et d’information liés à la ville, la commune et le territoire. C’est comme cela qu’est né Wallonie en poche, c’est comme cela qu’est né le concept de Wallonie Smart Région qui a été matérialisé par une charte ».

 

 

Briser les silos administratifs

« Très rapidement nous est apparue la nécessité d’une structure capable de proposer de l’accompagnement et de la formation. C’est ainsi que le Smart City Institute a vu le jour. Cette offre de formation et de sensibilisation a été complétée par deux autres référents : Futurocité qui organise notamment un hackathon citoyen et l’Eurometropolitan e-Campus. Ces trois organisations proposent un catalogue de formations qui doivent notamment permettre de voir émerger, dans un maximum de communes, des Smart City manager afin de briser les silos administratifs et permettre de coordonner des projets au sein des communes.  Aux communes qui n’ont pas la taille suffisante pour engager un Smart City, l’ADN proposera un accompagnement des intercommunales comme le le BEP de Namur ou Idelux, tout en travaillant sur une centrale d’achat de solutions informatiques labellisées «Smart ». 

 

Il y a finalement peu de place laissée aux fonctionnaires dans l’éco-système Smart Région qui sont plutôt considérés comme objets de sensibilisation plutôt que comme sujets. Voici la définition de la Smart City du Smart City Institute : «Il s’agit d’un écosystème de parties prenantes (gouvernement local, citoyens, associations, entreprises multinationales et locales, universités, centres de recherche, institutions internationales, etc.) engagé dans un processus de transition durable (vision stratégique et/ou projets innovants concrets), sur un territoire donné (urbain ou plus large), en utilisant les nouvelles technologies (numériques notamment) comme facilitateur, pour atteindre ces objectifs de durabilité (développement économique, bien-être social et respect environnement.  » Dans ces parties prenantes, peu ou pas de place pour les fonctionnaires et services administratifs, sauf par le prisme du gouvernement local. Ils constituent pourtant un rouage essentiel dans la conduite des projets de la cité et se retrouvent au centre de deux tensions : d’un côté les citoyens naturellement désireux d’une meilleur qualité de vie et d’une ville durable et de l’autre les élus qui, par le biais du Smart Manager, veulent se placer du côté des citoyens.

 

 

La cinquième roue du carrosse

Jean-François Lucas est sociologue et expert ville numérique. Il accompagne la République et Canton de Genève sur la question des outils Civic Tech à déployer. «La technologie n’est pas neutre. Je m’intéresse beaucoup à la question du design de ces outils, de la façon dont ils sont conçus et qu’ils encapsulent les usages possibles. Les plates-formes Civic Tech portent une vision politique, normative des pratiques d’utilisation et de participation. Un des principaux freins à la réussite de projets Smart City dans la durée est le manque de sensibilisation des fonctionnaires et l’acculturation internet. On a beau avoir un portage politique fort, s’il n’y a pas d’information, de sensibilisation, de formation et temps et de moyens mis à la disposition pour ce faire en interne, cela n’aboutira pas. Mon approche est de voir comment on peut faire pour obtenir cette sensibilisation auprès des fonctionnaires., comment on peut obtenir une considération de leur part pour l’expertise d’usage des habitants. Dans les collectivités, vous avez quand même des gens qui sont là parfois depuis des dizaines d’années et qui ne comprennent pas trop en quoi l’avis des citoyens peut les aider dans la conduite de projets urbains. Au départ des grands projets urbains où l’on veut favoriser la participation citoyenne, il y a les agents et les chefs de projets. C’est avant tout et tout d’abord avec eux qu’ils faut travailler pour que ceux ci puissent s’en accaparer, se les approprier et les porter. Or, la plupart du temps, ce n’est pas le public principal auxquels les éditeurs des plates formes Civic Tech songent. On pense tout d’abord aux élus, qui décident d’investir ou pas, et aux habitants. Les fonctionnaires constituent la cinquième roue du carrosse. Or si on veut les impliquer, je suis persuadé qu’il faut les inclure dès le départ dans le processus de décision et de sélection de l’outil. Je fais l’hypothèse qu’on doit partir des agents de collectivité et là, c’est un pas de côté par rapport aux Civic Tech qui se contentent souvent de prévoir simplement quelques moments d’information et quelques heures de formation. Or pour certains agents, l’outil, sa fonction, son fonctionnement et son utilisation ne sont pas forcément compréhensibles.»

 

 

Civic Tech : un bilan plutôt décevant

«Maintenant, je ne mets absolument pas le citoyen de côté. Et à ce niveau également , le bilan des Civic Tech est lui aussi plutôt décevant. Si certaines initiatives peuvent se targuer d’avoir obtenu un taux de participation important, une analyse comparative de près d’une trentaine de dispositifs participatifs m’a permis de constater que de nombreux projets recueillent finalement peu d’idées, de commentaires ou encore de votes. Les plates-formes n’offrent pas assez de critères permettant d’identifier les différents types de participations (selon les types de population, de projets, leur implantation, etc.). De plus, les statistiques liées à l’usage de ces outils sont souvent trop généralistes pour distinguer les utilisateurs actifs de ceux qui sont inscrits et qui n’ont jamais proposé une idée, publié un commentaire ou réalisé un vote. Enfin, les commentaires sont parfois l’œuvre d’un cercle très restreint d’individus.»

 

 

Multiplier les formats de données

«Pour mobiliser les citoyens, et passer de la consultation à la collaboration, il est impératif de montrer que leur engagement dans une démarche collective a des effets. Certes, de nombreuses idées émanant de citoyens ont été concrétisées sur des territoires, mais il s’agit le plus souvent de projets d’aménagement à l’échelle locale, voire hyper locale. Les citoyens restent le plus souvent à l’écart des processus décisionnels pour des projets urbains dès lors que des jeux de pouvoirs (avec les politiques et le secteur privé) et de savoirs (avec les architectes et les urbanistes par exemple) apparaissent. Or, si l’on veut se donner les moyens de tendre vers un renouveau démocratique incluant les citoyens dans la prise de décision pour des projets urbains complexes et de grande envergure, il est essentiel — en dehors de toute volonté politique nécessairement préalable — de repenser les Civic Tech autrement que comme un appendice aux processus participatifs. Elles doivent être conçues comme des solutions intégrées à un processus global, alimentant et servant de support aux discussions qui ont lieu en ligne et en présentiel. Cela implique ici aussi de repenser le design de ces outils, en concevant des systèmes plus intuitifs, plus diffus, plus immersifs, qui soient accessibles en ligne ou matérialisés dans l’espace public. En matière de projets urbains, si on veut que les Civic tech soient de véritables supports de compréhension, de discussion et d’aide à la décision collective, il est nécessaire de multiplier les formats de données et les types de représentations interactives pour favoriser la prise en compte de différents points de vues, donc le débat.»

 

 

 

Source

Smart Citizen, les citoyens connectés acteurs d’un territoire intelligent. Témoignages et bonnes pratiques. Une publication EPN de Wallonie

 

2018

Par Jean-Luc MANISE

 

 

Changer le monde, un octet à la fois
Après la campagne Degooglisons Internet, Framasoft confirme son virage politique. Il ne s’agit plus seulement de promouvoir le logiciel libre, mais d’utiliser le numérique au bénéfice de projets engagés et militants. Il s’agit de fédérer les communautés du libre avec les mouvements d’éducation populaire, le secteur associatif et la société civile organisée. Avec Conbributopia, Framasoft veut favoriser les alliances pour une «transition citoyenne et écologique». Bienvenue dans le monde des utopies numériques, celui où des alternatives à YouTube et Facebook sont possibles et où l’on ne pense pas le monde comme les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon).

L’association d’Éducation populaire française Framasoft a bientôt 15 ans. Durant ses 10 premières années d’existence, elle a mis en place un annuaire francophone de référence des logiciels libres et ouvert une maison d’édition ne publiant que des ouvrages sous licences libres. En 2014, Framasoft s’attaquait avec la campagne Degooglisons Internet aux monopoles des plates-formes propriétaires exploitant les données de ses utilisateurs en échange de services «gratuits». Sur base d’une feuille de route de 3 ans, elle décidait de développer des alternatives libres à ceux-ci.

 

 

Contributopia
Voici un an, elle lançait Contributopia, une nouvelle campagne qui, tout en s’axant sur les utopies numériques, s’articule à nouveau, c’est la ligne de force de l’association, à des actions et projets concrets. Le premier résultat tangible est PeerTube, une alternative éthique à YouTube. Derrière chaque nouveau service et produit des GAFA, explique l’équipe Framasoft, il y a une vision de la société qui fait de nous des objets de consommation. En déconstruisant les types de dominations qu’ils exercent sur leur public -dominations technique, économique, mais aussi politique et culturelle-, nous avons pendant plusieurs années donné à voir en quoi l’hyperpuissance de ces acteurs mettait en place une forme de féodalité.

 

 

Plus de 30 services alternatifs
Et comme montrer du doigt n’a jamais mené très loin, il a bien fallu initier un chemin en prouvant que le logiciel libre était une réponse crédible pour s’émanciper des chaînes de Google, Facebook & co. En 3 ans, Framasoft a agencé plus de 30 services alternatifs, libres, éthiques, décentralisables et solidaires. Aujourd’hui, ceux-ci accueillent plus de 400.000 personnes chaque mois. Sans espionnage, sans revente de données des utilisateurs. Sans publicité et sans modèle d’affaire de croissance perpétuelle.

 

 

Mettre l’humain au centre
Plus que des outils, il s’agit de défendre des valeurs et de fédérer des communautés qui défendent des alternatives au système défendu par les GAFA, NATU (Netflix, Airbnb, Tesla, Uber) et autres BATX (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi). Que ce soient dans les associations, des entreprises de l’économie sociale et solidaire, des regroupements, des collectifs, chacun contribue, à sa manière, à proposer des alternatives qui mettent au centre de leurs préoccupations l’humain et les libertés. Ce n’est donc pas une surprise si c’est auprès de ces personnes que les discours du logiciel libre et de sa culture font mouche : nous partageons ensemble des notions d’éthique, de solidarité et de contribution.

 

 

Travailler de concert avec le secteur associatif
C’est donc avec cette communauté que Framasoft veut continuer l’aventure avec Contributopia. Tout l’enjeu est de trouver comment concevoir et proposer des outils qui sont pensés hors des sentiers battus et rebattus par ces entreprises silos dont le seul but est de moissonner nos données. Nous voulons travailler de concert avec nos alter-égo du monde des communs et approfondir nos relations avec les réseaux de l’éducation populaire et le secteur associatif. A nos yeux, c’est en contribuant pour et avec ces personnes là que les travaux des communautés du logiciel libre peuvent trouver la résonance qu’ils méritent dans la société civile. Contributopia veut ainsi tisser des liens de plus en plus privilégiés entre les communautés des libertés numériques et le secteur des associations et de la société civile. Ce sur base d’une feuille de route à trois temps. Il s’agit de créer et proposer des outils (2017-2018), de transmettre les savoir-faire (2018-2019) et d’inspirer les possibles (2019-2020).

 

 

Alternative à YouTube
PeerTube est donc le dernier né d’une grande famille de produits : Framadrive pour stocker ses documents, Framanews pour suivre l’actualité, Framadate pour organiser des réunions. Avec PeerTube, l’association monte d’un cran. C’est la première fois que nous publions un logiciel d’une telle ambition et d’une telle complexité. Pour cela, nous avons fait le pari l’an passé d’embaucher à temps plein un développeur (son pseudo est Chocobozz) afin d’accompagner PeerTube de sa version Alpha (octobre 2017) à sa version bêta (mars 2018), puis à sa version 1.0 (octobre 2018). La plate-forme propose à ses utilisateurs de diffuser gratuitement leurs vidéos sur le web. Dans la même logique de décentralisation des ressources et de services (Framasoft l’a dit et redit, il ne veut pas devenir le Google du libre), PeerTube a été conçu comme un service qu’on installe en créant des instances. Celles-ci hébergeront les vidéos sans les stocker sur des centres de données comme le fait la filiale de Google. Pour la consultation, c’est bien sûr le principe du «peer to peer» (traduisez pair à pair) qui a été retenu.

 

 

Chaîne YouTube maison
Pouhiou, alias Chocobozz, le «papa» de PeerTube : PeerTube est un logiciel que les hébergeurs alternatifs ou les associations peuvent installer sur leur serveur afin de créer un site web d’hébergement et de diffusion de vidéos. En gros vous créez votre propre «YouTube maison». Il existe déjà des logiciels libres qui vous permettent de faire cela. L’avantage, ici, c’est que vous pouvez choisir de relier votre instance PeerTube (votre site Web de vidéos), à l’instance PeerTube de Zaïd (où se trouvent les vidéos des conférences de son université populaire), à celle de Catherine (qui héberge les vidéos de son Webmédia), ou encore à l’instance PeerTube de Solar (qui gère le serveur de son collectif de vidéastes). Du coup, sur votre site Web PeerTube, le public pourra voir vos vidéos, mais aussi celles hébergées par Zaïd, Catherine ou Solar… sans que votre site web n’ait à héberger les vidéos des autres ! Cette diversité dans le catalogue de vidéos devient très attractive. C’est ce qui a fait le succès des plateformes centralisatrices à la YouTube : le choix et la variété des vidéos.

 

 

Instance FramaTube
Chaque hébergeur reste indépendant, et définit ses propres conditions d’utilisation, ce qui permettra à l’utilisateur de choisir le site d’hébergement qui lui convient le mieux. Surtout, PeerTube vous considère comme une personne, et non pas comme un produit qu’il faut pister, profiler, et enfermer dans des boucles vidéos pour mieux vendre votre temps de cerveau disponible. Ainsi, le code source (la recette de cuisine) du logiciel PeerTube est ouvert, ce qui fait que son fonctionnement est transparent. Sans surprise, c’est l’instance de Framasoft, FramaTube, qui est pour l’instant la plus populaire avec celle proposée par l’association française de défense des libertés numériques. La Quadrature du Net. Début de l’été, quelque 150 instances étaient disponibles, pour 4000 utilisateurs et 11.000 vidéos.

 

 

Mobilizon
D’ici la fin de cette année, l’association espère proposer un service de pétitions pour remplacer les «aspirateurs à données» que sont change.org et Avaaz. On devrait donc voir apparaître pour les fêtes de l’année un « Framapétitions ». En 2019, la feuille de route se précise. L’année prochaine, nous allons nous consacrer à un autre service d’importance : Mobilizon. Au départ, l’idée était de proposer une alternative à Meetup.com ou aux événements Facebook. Mais les fonctionnalités se précisent, et ce sera bien plus que cela. Nous espérons en faire un outil de mobilisation, bien sûr décentralisé. Car Framasoft l’a dit et redit, elle ne souhaite pas être le Google du libre. D’où la mise en place d’un programme d’essaimage, les CHATONS (Collectifs des Hébergeurs Alternatifs Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires). En Belgique, deux structures font partie du réseau des Chatons. Clomut à Liège et la toute nouvelle coopérative Nubo à Bruxelles, co-fondée par les associations Abelli (l’Association Belge de Défense du Logiciel Libre), Cassiopéa, Domaine Public et Nestor.

 

 

La route est longue mais la voie est libre
S’allier pour se renforcer sans s’étendre, c’est le choix que Framasoft a fait. Cela passe par des alliances, en France avec le secteur de l’éducation populaire, dont les CEMEA avec lesquels une convention va être signée, et en Belgique avec celui de l’Education permanente. «Framasoft a affirmé sa volonté de ne pas faire du logiciel libre une fin en soi, mais bien un moyen au service d’un monde plus juste et plus durable. Vu la taille de notre association (27 bénévoles, 8 salarié.es) et ses ressources basées uniquement sur le don, cet objectif ne pourra être atteint qu’en nouant des alliances et en construisant des ponts avec des structures partageant les mêmes buts et valeurs que Framasoft, même si leurs thématiques centrales peuvent être éloignées du logiciel libre. La route est longue, mais la voie est libre»

 

 

Le libre, condition fondamentale de l’exercice de la citoyenneté
De passage à Bruxelles, début septembre, à l’occasion du salon Educode, Richard Stallman, le père du logiciel libre, insiste sur l’importance de tenir le cap, notamment dans le secteur de l’enseignement et de la formation : « Il faudrait refuser tout équipement ne fonctionnant pas en logiciel libre pour uniquement utiliser des applications qui sont contrôlées par une communauté d’utilisateurs. Ce sont eux qui doivent avoir le pouvoir, pas les développeurs. J’ai lancé le système d’exploitation GNU en 1984 dans ce but : pour qu’on puisse utiliser un ordinateur en toute liberté. En 91, le système était presque complet. Seul manquait le noyau. C’est à ce moment que quelqu’un d’autre, Linus Torvalds, en a publié un : Linux. Mais il n’était pas libre. En 92, il l’a rendu libre et la combinaison GNU/Linux a été le premier système d’exploitation libre à pouvoir fonctionner dans un PC. Cette liberté est fondamentale pour l’exercice de la citoyenneté. C’est pour cela que les écoles, et plus globalement tout le secteur de la formation et de l’enseignement, devraient uniquement enseigner du logiciel libre pour transmettre ces valeurs démocratiques de solidarité et de partage. Cela permettrait en outre à une nouvelle génération de programmeurs de maîtriser leur art. Enseigner l’utilisation d’un programme non libre, c’est implanter la dépendance à l’égard de son propriétaire, en contradiction avec la mission sociétale de la formation et de l’Éducation permanente ».

 

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Par Nicole TINANT

Indéniablement, la place du numérique dans notre société est considérable : il influence les rapports de force, les processus d’inclusion/exclusion, les (dé)mobilisations, … Alain Loute s’est interrogé sur la place à donner aux NTICs2 dans nos pratiques, nos formations en éducation permanente et la manière de les utiliser.

 

Le numérique comme nouveau « milieu » d’action
Sur base de diverses analyses, Alain Loute définit davantage les NTICs comme un nouveau « milieu » d’action transformateur de la société sur différents plans que comme de simples outils.
– Modification de la notion même de territoire et d’habitat :
Dominique Boullier développe le concept d’« habitèle », sorte de support d’identité digitale portable, qui est à envisager comme un écosystème formé par les objets connectés qui entourent et accompagnent chaque individu, et s’inscrit dans une série d’enveloppes qui, à la fois, le protègent et constituent des interfaces.
– Apparition d’une nouvelle civilisation : nouvelles formes de sociabilité, de rapport à l’écriture et à la lecture, …. Pour Milad Doueihi, le numérique « est en train de devenir une civilisation qui se distingue par la manière dont elle modifie nos regards sur les objets, les relations et les valeurs, et qui se caractérise par les nouvelles perspectives qu’elle intrduit dans le champ de l’activité humaine ».
– Projets de société défendus par de nombreux acteur.trice.s politiques : en 2000, l’objectif de la Conférence de Lisbonne était de construire une « société européenne de la connaissance », où tous et toutes pourraient participer à la production de connaissances.

– Participation : pour certain.e.s, les NTICs permettent de rendre les citoyen.ne.s plus « actif.ve.s » et plus participatif.ve.s.

 

 

Regards critiques : un milieu ambivalent
Le numérique est également un milieu d’action ambivalent, source d’inégalités, d’exploitation et de destruction de l’attention et du savoir.
– Inégalités :
L’enjeu actuel se situe plus dans la capacité à utiliser les NTICs plutôt que d’y avoir accès. Rémy Rieffel parle
d’« inégalité numérique » plutôt que de fracture numérique. L’inégalité se situe à trois niveaux : l’avoir (disposer de technologies) ; le savoir (disposer de compétences) ; et le pouvoir (tirer profit de leurs usages).


– Exploitation :
Fans, blogueurs, contributeurs à des sites collectifs, invités de téléréalités, …. sont une main-d’œuvre non rémunérée « qui relèvent du « playbor », mélange indissociable de plaisir ludique (play) et de travail productif (labor), faisant d’Internet un mixte instable et déroutant de terrain de jeu et d’usine ». On parle de « capitalisme parasitaire », de « travail gratuit », de « prosumer3».


– Destruction de l’attention et du savoir :
Pour Cédric Biagini, les NTICs modifient notre rapport au livre et à la lecture, « pratique au cœur de notre culture qui permet d’apprendre, de s’instruire, de s’élever, de se construire ». Fondement de nos civilisations modernes et démocratiques, le livre favorise l’attention et la concentration. Selon Nicholas Carr, il est, actuellement, supplanté par l’internet qui nous distrait et change notre façon de penser et de mobiliser notre mémoire. Les NTICs « détruisent notre attention et nos capacités de concentration. Elles fabriquent des individus éclatés, dispersés, perpétuellement agités, en quête de sensations fortes, incapables de se fixer, de contempler, de se plonger dans un état d’abandon esthétique ».

 

 

Vers une culture numérique critique
Entre le rejet des technologies numériques et l’optimisme naïf émerge une troisième voie : le développement d’une « culture numérique critique ». En tant que formateur.trice, l’enjeu serait de permettre aux participant.e.s de se situer et de se positionner par rapport à l’ambivalence du milieu. Pour Bernard Stiegler, le web « est à la fois un dispositif technologique associé permettant la participation et un système industriel dépossédant les internautes de leurs données pour les soumettre à un marketing omniprésent et individuellement tracé et ciblé par les technologies du userprofiling ». Pour construire une culture numérique critique, Alain Loute nous propose cinq pistes de réflexion.

 

1. Ouvrir les « boites noires » technologiques
Une mise en forme particulière d’un savoir a un effet sur les médiations techniques. « Un «même» texte n’est plus le même lorsque changent le support de son inscription, donc, également, les manières de le lire et le sens que lui attribuent ses nouveaux lecteurs. La lecture du rouleau dans l’Antiquité (…) mobilisait tout le corps puisque le lecteur devait tenir l’objet écrit à deux mains et elle interdisait d’écrire durant la lecture. (…) Le lecteur peut feuilleter le livre (…) et il lui est possible d’écrire en lisant ».


Non neutres, les technologies imposent des contraintes de maniement et exercent une forme de pouvoir sur nos conduites. Les concepteur.trice.s anticipent leur usage au départ d’objectifs et de valeurs, en partant de scénarii. Néanmoins, les NTICs se caractérisent par une flexibilité interprétative. Selon Andrew Feenberg, même si la manière dont fonctionne une technologie est prédéterminée par un script, les fonctions techniques ne sont pas totalement prédéterminées : elles sont découvertes « au cours de leur développement et de leur utilisation ».

 

Pistes de réflexion pour une culture numérique critique :
– Prendre conscience qu’un objet technique n’est jamais neutre, qu’il prédétermine nos capacités d’actions et est soumis à « interprétation » par une multitude d’acteur.trice.s.

– Travailler et échanger avec des ingénieur.e.s et/ou des développeur.euse.s d’objets techniques.
– Prendre conscience des questions posées dans le design de l’objet.
– Ouvrir concrètement la « boite noire » des objets techniques.

 

Expériences réalisées ou observées par les participant.e.s :
– Travail sur les représentations, conférences-débats sur les stratégies mises en œuvre, les leviers et les pistes d’actions citoyennes : obsolescence programmée et Gsm, Facebook, Twitter, logiciel spécifique, comme un logiciel comptable inadapté à la réalité comptable en Asbl, …


– Analyse critique d’objets technologiques lors de workshops organisés dans un FabLab avec designers, programmateur.trice.s. Activités de sensibilisation sur les techniques et enjeux autour de la fabrication numérique, du Do It Yourself et de l’open source des objets.

 

 

2. Utiliser les technologies pour constituer une culture partagée
Pour Marcel Gauchet, internet risque de contribuer au renforcement d’une forme d’individualisme. L’internaute constituerait la figure la plus avancée de l’individu « sans appartenance et hors médiation, doté d’un accès universel à toutes les sources d’information et de la capacité opératoire de toucher le monde entier par ses productions intellectuelles, sans intermédiaire. Internet en ce sens, c’est le média absolu, la médiation qui abolit toutes les autres médiations, ou plus exactement qui les rend inutiles ». Philippe Meirieu parle de « pédagogie problématisatrice » lorsque « les savoirs ne sont plus des « biens » qu’on échange sur un registre marchand, mais des représentations partagées du monde par lesquelles chaque histoire singulière se relie à une universalité en construction ».

 

Pistes de réflexion pour une culture numérique critique :
– Mettre les TICS au service de problèmes communs à résoudre, en développant une intelligence collective et partagée.
– Garder trace du processus comme du résultat.

 

Expériences réalisées ou observées par les participant.e.s :
– Fablab : ateliers de fabrication numérique où se crée une communauté d’entraides, d’échanges de savoir-faire et de construction collective.
– Utilisations de NTICs pour faciliter l’organisation de 

sondages et d’échanges internationaux, le partage d’in-
formation sur des évènements/actions au sein du col-
lectif MJ, la mutualisation des ressources.

3. Prendre en compte la temporalité de l’apprentissage et de l’action
Face à la surabondance d’informations, les sites web cherchent à solliciter, capturer et canaliser notre attention. Cette temporalité peut être mise en tension avec celle nécessaire à l’apprentissage. Pour Philippe Meirieu, « l’école doit se saisir du numérique, travailler sur ses usages ; elle doit s’instituer à leur égard comme espace de décélération sans lequel le nouvel ordre informatique ne laissera guère de place pour le tâtonnement proprement humain de la pensée ».

Pistes de réflexion pour une culture numérique critique :
– Veiller à rendre possible une temporalité longue de l’apprentissage.
– Éviter que la temporalité du milieu technologique ambiant ne s’impose au processus d’apprentissage.

 

Expériences réalisées ou observées par les participant.e.s :
interpellation du personnel enseignant sur l’usage de tablettes au sein de l’école et leur nuisance sur l’apprentissage de certains enfants.

 

 

4. Distinguer les formes de savoirs et connaitre leurs limites/apports
Cédric Biagini dénonce la pauvreté des big data qui produiraient un savoir sans hypothèse, les corrélation nous permettant d’agir directement sur les phénomènes, sans avoir à en comprendre les causes. « L’Intelligence des machines, celle qui compte et calcule, risque de triompher de celle des humains, celle qui raconte, ressent, argumente, dialogue, ironise ».

 

Pistes de réflexion pour une culture numérique critique :
– Pluraliser les formes de savoir.
– Penser l’articulation entre tous les types de savoirs.
– Reconnaitre leurs intérêts, apports et limites.

 

Expériences réalisées ou observées par les participant.e.s :
– Mise en place d’un groupe de travail « PUNCH : pour un numérique critique et humain » avec diverses asbl du secteur.
– Création d’un espace pour une meilleure prise de recul.
– Organisation de cycle de conférences, formations, sur le numérique, pour une appropriation des problématiques liées à l’environnement numérique et une meilleure prise de recul.

 

5. Faire des technologies un moyen de partager le « pouvoir en commun »
Un des éléments essentiels de la formation en éducation permanente est de remettre en jeu la répartition du pouvoir entre les formateur.trice.s et les apprenant.e.s. Il faut donc être conscient de l’influence possible de certaines technologies dans l’exercice du pouvoir au niveau du groupe qui les utilise.


Michel Puech distingue deux « cultures techniques » du numérique :
– Une culture fermée, de type command and control : usage limité mais sécurisé ; l’utilisateur.trice ne peut faire que ce qui est prévu et autorisé par le.la concepteur.trice.

– Une culture ouverte : innovation collaborative et fonctionnement démocratique mais vulnérabilité et enjeux d’interopérabilité.

 

Pistes de réflexion pour une culture numérique critique :
– Veiller à ce que les technologies utilisées servent bien l’idéal d’un pouvoir partagé du processus de formation.
– Garder une forme de vigilance par rapport aux nouvelles formes d’exclusion.
– Protéger les formes de savoir produits de leur captation par des tiers.

 

Expériences réalisées ou observées par les participant.e.s : création d’un collectif à Tournai « Les jeunes donnent de la voix » sur Facebook. Objectifs : demander leur avis aux jeunes, stimuler les échanges d’idées et d’opinions, construire ensemble des propositions concrètes et les communiquer aux responsables politiques. Résultats obtenus : murs d’expression, salle de concert, skatepark, reconnaissance au niveau des représentants politiques et culturels…

 

 

 

 

 

1. Cet article est inspiré de l’intervention d’Alain Loute, de son article « Quelle place pour le numérique dans nos pratiques de formation émancipatrice ? Pistes de réflexion pour une démarche d’éducation permanente » (En ligne www.academia.edu/36050250/Quelle_place_pour_le_numérique_dans_nos_pratiques_de_formation_émancipatrice_Pistes_de_réflexion_pour_une_démarche_d_éducation_permanente) et des échanges de l’atelier.
2. NTICs : Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication.
3. Prosumer : tendances des consommateur.trice.s à se professionnaliser et s’approcher du profil de producteur.trice.

Il sent une truffe froide sur sa main qui pend hors du lit. D’habitude, il se réveille avant que Clebs ne débarque. Il est habitué à se lever pour aller au boulot et il aime bien flâner avant de sortir du lit. Surtout, son épouse et lui passent chaque matin un moment dans les bras l’un de l’autre, sous la couette. Chacun réchauffe à feu doux son cœur à l’autre. Ensuite, ils peuvent affronter toutes les grisailles du jour. Clebs passe cependant tous les matins, comme ils le lui ont appris. Son épouse est grincheuse. Clebs ne doit plus les réveiller durant les 6 mois à venir. Zut !!! Il a oublié de le lui dire ! Le chien est vieux, sa mémoire est intacte mais il n’a pas une once de capacité déductive. C’est une seconde main, d’une ancienne génération.

 

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La réunion de programmation de la saison du centre de formation se termine. Facebook veut transformer nos pensées en messages par un système capable de décoder des mots dans la partie du cerveau qui héberge le langage… Le prochain projet serait d’entendre avec la peau en transformant les mots et les sons… La santé se gère en réseau : l’e-santé fait appel aux TIC dans le but d’arriver à un échange sécurisé des données médicales. Machinisation de l’homme et humanisation des machines. Une véritable tempête de cerveau !

 

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1.

– Tu es belle, Kieu.
– Merci, tu me plais aussi.
– J’aimerais te toucher.
– Nous sommes hyper-compatibles, nous avons de la chance.
– Je veux dire : vraiment toucher ton corps ! Je me sens fiévreux rien qu’à y penser. Tu crois qu’on pourrait ?
– Tu veux t’uploader ?
– Non, je voudrais que nos peaux se frôlent pour de vrai, que nos bouches…
– Tom, il y a la guerre.
– Je sais, je suis dingue…
– Tu as pris quelque chose ?
– A quoi ça rime d’être compatible si on ne peut jamais être ensemble ? C’est loin, la Corée…
– 나는 너를 이해하지 못한다.
– Pardon ?
– Tom, 치유해야합니다 !
– Merde, la traduction déconne, je dois te laisser !
– 날 놀라게 해.
– Je t’aime, Kieu !

 

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