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Il s'était levé tard ce lundi matin. La soirée avait été trop longue. Des heures devant le petit écran, repu d'histogrammes, de camemberts et de quartiers de tartes, abreuvé d'extrapolations et d'interviews. Les journalistes, les experts, les politiques s'étaient succédé. Il les avait accompagnés dans les QG de campagne. Les gagnants l'avaient invité à bras ouvert, un verre à la main. Les perdants, la mine triste, l'avaient à peine toléré. Ceux-là ne voulaient pas prolonger la soirée avec lui. Ils souhaitaient rentrer chez eux. Et dormir, les doigts déjà croisés pour le prochain scrutin.

Il roulait depuis quelques minutes. Les couleurs électorales chamarraient encore sa ville. Il regardait ces visages. Sérieux, rieurs, souriants, convaincants, avenants. Il lisait encore les slogans. Il en était parfois amusé, souvent irrité, trop de fois fâché. Il ne comprenait pas bien pourquoi des femmes et des hommes se vendaient comme des savonnettes. Il n'admettait pas que des partis vendent des idées à l'emporte pièce. Un slogan pouvait-il décider de l'avenir des hommes ?

Il ne se braquait pas trop sur les résultats. Certes, il avait une fois de plus marqué son bulletin du sceau de ses convictions, de la marque rouge de ses valeurs. Il savait bien qu'encore une fois, de trop nombreux citoyens avaient signé leur vote du sombre paraphe de l'exclusion. Mais il connaissait depuis longtemps les règles de cet étrange jeu dans lequel le peuple choisit ses championnes et ses lauréats mais ne les marie pas. Il savait combien le triomphe d'un soir pouvait être demain une amère déconvenue, combien un inespéré marocain mettait du baume sur une cuisante déroute. Qu'allait-il arriver maintenant ? Les unions passées allaient-elles tenir ? L'isoloir avait-il brisé les mariages tapageurs comme les hymens plus heureux ? Quelles funestes noces allait-on célébrer bientôt ? Quel couple sympathique et prévenant allait-on unir cet été ? Il était un peu blasé. Il aurait jeté du riz à pleines poignées sur un marié en rouge au bras d'une verte épouse, ou l'inverse, ou encore sur un ménage à trois célébré sous un olivier mais on lui avait souvent dit que les goûts et les couleurs, cela ne se discutait pas. Au pire, quelle faute de goût, on marierait des jeunes loups aux dents bien trop acérées. Quoi qu'il en soit, il savait fort bien qu'il n'assisterait pas de sitôt au changement de cap qu'il souhaitait.

Il roulait encore vers son travail. Il était formateur. Qu'allait-il faire aujourd'hui ? Les stagiaires évoqueraient sûrement ce dimanche de mai. Que pouvaient-ils en attendre ? Les idées simplistes de Monsieur Poujade hantaient encore souvent les esprits, il les enten-drait sûrement aujourd'hui. 
Voudraient-ils juste essayer d'entrevoir un mince rai d'espoir s'échapper du rideau de l'isoloir ? Il voyait à longueur d'année des hommes et des femmes se former et galérer pour trouver un emploi. Il côtoyait jour après jour ceux qui essayaient tant bien que mal de survivre avec ce que certains jugeaient qu'ils ne méritaient pas. Les uns étaient nés ici, d'autres avaient fuit une guerre, la mi-sère...ou étaient-ce les deux, pour tenter de retrouver un peu d'espoir dans les brumes du nord. Il parlait tous les jours avec ceux pour qui l'avenir était demain. Se projeter plus loin était tellement chimérique...ou douloureux. Comment auraient-ils pu ne pas avoir peur ? Comment pouvaient-ils garder confiance ? Quel petit morceau d'espoir les nourrissait encore chaque matin ? Quelle douce pensée les faisait encore sourire ? Beaucoup étaient jeunes. Ils avaient fuit l'école comme on s'échappe d'une pièce glaciale. Le tableau noir n'était pas pour eux, il les repoussait depuis le premier jour. D'autres avaient travaillé dur, des années durant. Un matin, dans un austère bureau, un quidam qui ne les connaissait à peine avait choisi pour eux ce que serait leurs demains. Les cheveux grisonnants faisaient désordre ? Le sang jeune manquait ? Le dégraissage s'imposait pour sauver les meubles ? L'actionnaire en voulait plus ? La Chine rebattait les cartes ? Que pesait leur futur d'Homme face à celui d'une anonyme société ? Il voyait tous les jours ces mères seules qui se battaient pour s'en sortir, pour que leurs enfants mangent, jouent, dorment sous un toit d'amour. Dans cette société du mérite qui s'était bien installée, ces mères auraient dû recevoir la palme d'or. Elles n'étaient pourtant que les figurantes d'un mauvais remake.

Un avion passait. Fort haut dans l'azur. Il aimait les avions depuis son enfance. Ils le fascinaient. Malheureusement, maintenant ils lui donnaient le cafard. A chaque fois lui venait la triste image du monde. Devant, une poignée de gagnants filaient tout droit vers le soleil. Derrière, les réacteurs crachaient ces minces filaments blancs. Ils s'accrochaient. Ils s'illusionnaient quelques temps, s'ourlaient en volutes inutiles avant de voir l'avion filer trop vite sans un regard pour eux. Ils se découra-geaient, décrochaient, se lâchaient la main et s'estompaient pour finalement disparaître dans le vide.

Sa mallette sous le bras, il s'apprêtait à "rentrer en formation" comme on disait dans son jargon. Qu'avait-il le droit de leur dire ? Garder espoir ? Que demain serait meilleur ? Qu'il suffisait de se former pour trouver du boulot ? Que quand on veut, on peut ? Ce n'était pas son genre. Il n'était pas là pour jeter de la poudre aux yeux. Il n'avait pas grand chose à leur dire. Encore moins à leur promettre. Mais il pouvait travailler, reforger les fondements, leur apprendre à discerner pour leur permettre de prendre, de reprendre, une place.

Il allait donc travailler le respect. Sans lui, le monde, son meilleur des mondes, allait s'écrouler. Il fallait toujours rappeler le devoir de respect. Respecter l'autre, dans toutes ses différences. Reconnaître qui il est, sentir ce qu'il vit, un peu mieux le découvrir. Trop souvent, de plus en plus fréquemment, "l'autre" était stigmatisé, rejeté, accusé de tous les maux. Le rejet était, en politique, une arme de destruction massive aux mains des faibles à qui la pensée faisait défaut. L'avant veille, un homme avait été jusqu'au bout de cet entêtement. Les balles de son rejet avaient fait quatre victimes.

Il allait aussi travailler la vigilance. Ecouter, voir, analyser, sentir la trame des choses restait une condition impérieuse pour reprendre la main. Démolir la grande illusion. Effacer les clichés. Il en voyait deux facile à démontrer, à démonter ! Non, tout le monde n'était pas dans le même bateau. Non, le bonheur du plus grand nombre ne dépendait pas de la richesse de quelques-uns. Non, la lutte des classes n'était pas morte sous les gravats du mur de Berlin. Certains, habiles, avaient juste offert au peuple une formidable lunette déformante. Ils y avaient investi à tour de bras pour faire croire à ceux de la calle que le pont supérieur ramait avec eux. Non, tout le monde ne pouvait gagner par sa seule volonté. Vingt entrainés surdoués qui concourent accouchent toujours de dix-neuf perdants ! S'en serait un jour fini des "top chef", du "meilleur pâtissier", de la "super mamy", de "l'incroyable ta-lent" et de "The Voice" ! Le plus tôt serait le mieux. Tous pourraient alors s'inviter dignement autour d'un dîner presque parfait.

Il allait enfin leur rappeler le droit à la révolte. On pouvait s'opposer. On pouvait dire "Non ". La fuite en avant du monde n'était pas inéluctable. Aucune loi naturelle n'offre l'or à une poignée et le sable au plus grand nombre. Aucun dieu ne dit "l'un ira au soleil et l'autre restera dans l'ombre". Aucune main invisible ne hisse son champion au sommet du mat de cocagne en maintenant les autres au sol. Le monde était un système qui excluait à tout va. Il pouvait en être autrement.

Il fallait qu'ils gardent tous leurs sens en éveil, qu'ils ne se trompent pas de cible, qu'ils puissent viser juste. Ils devaient pouvoir choisir, en pleine conscience, pour enfin élire leurs championnes et champions et espérer des noces fécondes. C'était son métier de leur permettre cela. Rien de plus. Et rien de moins !