par Eric VERMEERSCH

 

 

Les dés sont jetés. Pendant que les francophones les lançaient sur la gauche du tapis vert, les Flamands alignaient une belle série de doubles six à la droite du pitchesback. Mais pourquoi ces gens du nord sont-ils si noirs ?
« C’est le mouvement flamand, ancré à jamais dans leurs gènes». Ha oui, certes, il y a là un terreau fertile mais il est un peu sec, il nous étonnerait beaucoup que 20 % des jeunes « slimste mensen » de la digue se souviennent de Joris Van Severen et de Staf Declercq.
« Oui mais les wallons sont bercés à gauche » ! Comme c’est mignon ! Bien des familles ont encore un lardon, un père ou une grand-mère du sillon entre Sambre et Meuse avec un chiffon rouge au cœur mais il s’effiloche et déteint, à force d’être lavé. « Alors c’est la mémoire ». Oufti ! Ces gens du plat pays ont beau manger de la plie, ils oublient tout ! C’est grave docteur ? « Oui mais en Wallonie, le Mardasson scintille chaque jour dans la sapinière ardennaise pour rappeler que l’extrême droite danse au son du canon ». Ben tiens ! Et la Flandre a le Fort de Breendonk, ce bubon sur sa plaine, pour lui marteler que cette même droite t’envoie au trou dès que tu fais un pas de travers. « C’est le chômage, l’économie qui va mal, les jeunes qui sont perdus ». En Flandre ! Avec à peine plus de 4 % de chômeurs, dans une des plus riches régions d’Europe ? A ce train là, Colfontaine devrait être le Nuremberg belge. « Oui mais c’est à la mode, regardez dans d’autres pays ». C’est exact mais si cette mode ne prend pas partout, on pourrait peut-être se demander pourquoi ? « Oh et puis zut, au diable les causes alors Monsieur. Venez au moins manifester, crier que l’extrême droite ne passera pas ». Heuuu, oui, mais côté francophone, on l’a déjà bien dit le 26 mai !

 

Au diable les causes ?! Et si c’était la culture ?
Ou le manque de culture ? Et si les francophones reconnaissaient leurs acquis. S’ils étaient fiers de ce qu’ils ont jusqu’à présent pu sauver, contrairement à d’autres. S’ils se ren-daient compte de l’importance et de la qualité de leur secteur associatif, du socioculturel et de son maillage territorial, de la place de l’éducation permanente. S’ils remerciaient les corps intermédiaires qui les protègent, les unissent et les bousculent aussi quand il le faut. S’ils prenaient soin de ces lieux où ils peuvent se réfugier pour explorer d’autres possibles, loin de la quatre façades bien protégée du regard de l’autre. Et si les francophones étaient fiers de cette culture qui leur permet de reconnaître l’essentiel, de mieux sentir les véritables enjeux, loin des balivernes populistes, de la pensée unique, du slogan à l’emporte-pièce. Et si enfin, les régions wallonne et bruxelloise, de concert avec la Communauté Wallonie Bruxelles se rendaient compte qu’elles sont des exemples à suivre, que l’insolente réussite économique de la Flandre triomphante ne l’éloigne pas de bien sombres penchants.

 

Sans préjuger des coalitions francophones futures, n’oubliez surtout pas, des bleus aux rouges, des oranges aux mauves en passant par les verts, de financer la culture comme il se doit. Cessez, pour certains, de mépriser l’associatif et le service public, de bricoler l’enseignement, de penser que le salut est dans un tout petit Etat face à de grandes entreprises marchandes. Comprenez que la démocratie a un prix, qu’elle n’est pas disponible au rabais par appel d’offre. Elle ne se nourrit pas d’une colonne de pourcentages d’insertion professionnelle, du soi-disant mérite de ceux qui bossent, d’activation de chômeurs, de cadeaux aux entreprises, d’adéquation entre l’école et le marché du travail, d’emplois en pénurie, de formations qualifiantes, du service minimum, de dépenses éligibles ou pas. Ce serait bien trop simple. La démocratie ne peut exister qu’avec des citoyens compétents, critiques, conscients des enjeux, dans un environnement qui les respecte, individuellement et collectivement. Si vous ne le comprenez pas, soyez certains que vous ne pourrez pas dire à chaque fois, au soir des élections, avec un ouf de soulagement « nous avons décidément l’extrême droite la plus bête du monde ».