Par Myriam van der BREMPT

 

 

 

On a l’habitude de considérer que le domaine du care (en français soin ou sollicitude) se soucie du bien-être des plus faibles et revendique, sur fond de féminisme, plus de reconnaissance de celles qui s’y (dé)vouent. Or, les recherches contemporaines sur le care sont aussi de plus en plus clairement politiques : elles posent radicalement la question d’une place pour le corps en démocratie.

 

 

Dénoncer le corps asservi
Être respecté.e dans son droit et sa liberté d’être qui on est, y compris dans son corps, c’est un des droits humains fondamentaux et une des formulations primordiales du principe d’égalité à la base de la démocratie. Pourtant, nous sommes bien loin de sa concrétisation pour tous. Il s’agit d’un combat.
Milady R. (voir dans ce numéro, p.16) s’y livre dans sa « F(r)iction d’enfance » qui fait semblant d’être descriptive, avec sa révolte qui fait semblant d’être contenue et son écriture juste assez structurée pour laisser entrer le lecteur : le texte se met au service de la Web Serie ExtraNostro, où le corps est exposé à tous les verdicts de rejet et de condamnation puisqu’il s’y agit de la communauté LGBT+ africaine et afropéenne. Le tout s’abat en coup de poing... sur la table du lecteur.
Quoi qu’il y paraisse dans cet autre texte en apparence moins dérangeant à lire (p.19), on découvre la même loyauté et le même combat chez le Dr Pierre Brasseur, qui raconte son métier de médecin généraliste en maison médicale depuis presque vingt ans. Sous la plume de Laurence D., mine de rien, nous lisons comment ce médecin est autre chose qu’un exécutant des normes de santé publique, autre chose qu’un agent de formatage de la santé et de la beauté des corps. Pour le Dr Brasseur, le patient n’est pas un corps-objet, mais une personne qu’il respecte a priori dans sa globalité. Et une question se fait jour entre les lignes : faut-il se trouver dans un quartier populaire comme Saint-Nicolas à Namur et dans le cadre d’une maison médicale au sens politique du terme, c’est-à-dire par définition non soumise, pour rencontrer cette médecine-là ? Est-elle vraiment impossible ailleurs ?

Je m’incline : l’engagement de ceux et celles qui dénoncent toutes les soumissions forcées des corps aux normes, aux interdits et aux diktats appelle respect et questionnement.

 

 

Dénoncer le corps inexistant
Mais comment travailler sur ce déni encore plus radical du corps, au sens où il s’est noué à la racine de notre culture occidentale, qui consiste à l’invisibiliser, à le faire disparaitre, ne pas exister, ne pas se rappeler au souvenir… Sans notre corps, nous sommes… morts !

 

Et pourtant, bien souvent tout se passe comme s’il y avait, sans lui, plus important à faire : travailler, militer, penser, analyser, revendiquer, argumenter, décider, inventer (on dit innover aujourd’hui), sans parler de produire et de rentabiliser, toujours plus et plus efficacement.
Formatrice en éducation permanente, Suzanne (p.6) est familière de toutes ces opérations mentales. Mais voilà qu’elle se demande, dans les pages de ce journal même, comment elle pourrait bien fonder une place pour le corps dans tout cela...

 

Comment intégrer politiquement une vision de l’être humain comme un tout, corps compris, avec notamment ses besoins et ses limites ? Ou poser comme politique la démarche d’accueillir un groupe de façon juste et harmonieuse, dimension esthétique comprise ? Ou prendre l’habitude de s’arrêter pour analyser ses émotions et compter avec l’information qu’elles fournissent pour se positionner politiquement ici et maintenant ? Pour l’éducation permanente, par exemple, n’est-ce pas déjà se ramollir douteusement, verser dans le frivole ou le développement personnel, bref, lâcher la priorité donnée à l’émancipation collective et à l’engagement politique ?
Peut-on être citoyen et avoir un corps ? La question parait étrange. Pourtant, elle n’est pas tout à fait farfelue.

 

 

Petit préalable sur la citoyenneté
Rappelons qu’être citoyen, ce n’est pas trier ses déchets ni aller s’amuser entre soi à la fête des voisins. La citoyenneté est un statut politique accordé aux gens en démocratie. Rappelons aussi que le terme « politique » ne désigne ni la corruption ni le souci de son avancement personnel. La dimension politique est celle qui concerne les choix de société. Exercer sa citoyenneté, c’est donc participer, activement, aux choix de société.
Pour rendre possible cet idéal du pouvoir politique exercé par tous, la démocratie se définit comme universaliste : les citoyens, c’est tout le monde. Inclusivement1. Sans identité particulière requise, sans caractéristique spécifique à attester, sans examen d’admission à réussir. Du point de vue de la démocratie, ce fondement universaliste a bien sûr tout son sens, puisqu’il est garant du principe d’égalité entre tous les citoyens sur lequel la démocratie peut s’instaurer. Mais si c’est cela être citoyen, comment donc parvient-on à être sans identité particulière ? Eh bien, à partir des fondements philosophiques de notre culture occidentale, ce n’est pas un problème !

 

 

Citoyen : avec ou sans corps ?
De Platon aux philosophes des Lumières (et jusqu’aujourd’hui?), en passant par Descartes (« Je pense, donc je suis » – pas besoin du corps pour cela), la conception de l’humain est restée dualiste : esprit/âme/pensée/raison d’une part, dimension supérieure et autosuffisante, corps d’autre part, inférieur et limité, bassement matériel, soumis à la dégradation.

 

Les mêmes philosophes n’ont eu aucun mal à définir la citoyenneté sur la base de la même abstraction :
le citoyen est un être rationnel, qui s’exprime dans l’espace public de façon désintéressée et a pour objectif le bien commun. Rien de personnel ! Les théoriciens insistent : intérêts individuels, préoccupations d’ordre privé et revendications identitaires n’ont pas leur place dans l’espace public citoyen.
C’est ici que revient la question du corps : par mon corps se marque, sans doute possible, ma singularité. Pas seulement par mon corps. Aussi par ma culture, mon éducation, ma famille, mes goûts, ma personnalité, etc. Mais aussi par mon corps. Est-ce donc compatible, sans schizophrénie, avec ma citoyenneté ? Le développement précédent sur les fondements de la démocratie me pousse à répondre... non.
Suzanne a des raisons d’être perplexe. L’éducation permanente, dont l’objet est la citoyenneté, ne pourrait donc pas faire place au corps. En tout cas pas sans se mettre en question.

 

Et pour se mettre en question là-dessus, il y a peut-être la pensée contemporaine sur le care. Étonnant, a priori. Le care, n’est-ce pas tout le domaine de la prise en charge des bébés et des jeunes enfants, des personnes âgées, handicapées, malades ? N’est-ce pas un domaine strictement lié aux professionnels du soin ou à la vie privée, à la limite de ce qu’on nomme aujourd’hui le bien-être, avec ses incursions dans le monde du travail, mais sûrement pas dans le domaine politique ? Et si cette image-là du care était déjà une caricature marquée par le même dualisme corps-esprit ? Une pensée politique du care se développe aujourd’hui et nous permet d’aller un peu plus loin.

 

 

Une pensée politique du care
L’éthique du care est née aux États-Unis dans les années 80. Le nom de la psychologue Carol Gilligan et son ouvrage Une voix différente (1982) en constituent les références initiales. Féministe, cet auteure a cherché à sortir de l’invisibilité et de l’indifférence méprisante tout ce domaine de la prise en charge et du souci, assumé presque exclusivement par des femmes, à l’égard des personnes fragiles placées en marge de la vie sociale dans les hôpitaux, les maisons de retraite ou la sphère privée.
Mais sous le nom d’éthique du care, ses recherches et celles qui ont suivi n’ont jamais visé une simple reconnaissance compensatoire de ce travail féminin de l’ombre. Il s’est agi d’emblée pour les chercheur.e.s d’interpeller les théories morales et politiques dominantes, en particulier celles sur la justice.
Ainsi, les théoricien.ne.s du care dénoncent qu’à l’origine de ce qui nous paraît juste aujourd’hui, il y a, en particulier depuis le XVIIIe siècle, « la fiction d’une autonomie primordiale2», qui permettrait l’avènement de la liberté et de l’égalité de tous. Le monde idéal serait celui où personne ne dépendrait de qui que ce soit pour se réaliser, chacun serait fort, à même de combler tous ses besoins et complètement responsable. Pour crédibiliser cette idéologie, notre société s’est employée à invisibiliser au maximum les fragilités humaines. Des catégories de personnes ont été mises hors circuit (bébés, vieillards, malades, handicapés, chômeurs…), celles qui les prennent en charge ont été infériorisées : leur service se voit « rejeté, selon les circonstances, dans la ‘moralité des femmes’, les histoires de bons sentiments, les solidarités familiales ou de voisinage, voire (...) les ‘nunucheries’ » et renvoyé « dans les coulisses de la performance, qui veut les ignorer ». Dénonçant tout cela, le care se présente donc comme « un concept critique, qui révèle des positions de pouvoir3».
En affirmant au contraire que la vulnérabilité constitue aussi notre humanité – c’est tellement évident que je me demande tout à coup comment on a pu le nier à ce point –, les tenants du care proposent une autre vision de l’humain : autonome et puissant certes, mais aussi toujours en même temps fragile et dépendant des autres, tout au long de sa vie. Il s’agit de passer d’une éthique de l’autonomie primordiale à une éthique de la relation primordiale. « Les plus performants sont aussi ceux qui parviennent trop bien à ne pas voir en quoi leur succès et l’extension de leurs capacités d’action dépendent de qui les sert4», c’est-à-dire de qui vient faire leur ménage, lave leur linge et repasse leurs chemises, s’occupe de leurs vieux parents et garde leurs enfants, etc.

 

 

Un citoyen avec un corps
Mais il est temps de revenir à notre question de départ. Y a-t-il une place politique pour le corps en démocratie ? L’enjeu éclairé par la pensée du care est précisément de sortir du dualisme corps/raison, où le corps est nié, pour délégitimer les rapports de domination qui s’ensuivent : performance productiviste de l’humain autonome (sans corps) d’un côté, qui devient l’apanage de certains (riches, en bonne santé et… pas encore en bur-nout), et faiblesse des autres, chairs fragiles et corps dépendants, mis à l’écart, de même que ceux.celles qui se soucient d’eux, subalternes et disqualifiés.

 

A partir de l’analyse du care, s’ouvre la perspective de redéfinir la démocratie, et donc la citoyenneté, à partir d’une prise en compte de l’humain dans sa globalité. N’est-ce pas, du coup, l’occasion pour Suzanne de faire évoluer l’éducation permanente ? Et voir le patient dans sa globalité, n’était-ce pas précisément l’approche médicale et politique du Dr Pierre Brasseur ?
A partir de son expertise de Directeur général du service des indemnités de l’INAMI, François Perl, rencontré par Paul H., vient compléter le présent dossier (p.22) : « Tant que l’on sera dans un système qui sacralise la productivité », dit-il, « le corps sera soumis aux conditions de cette productivité » et les gens devront « aller au-delà de leur corps pour pouvoir gagner leur vie ». La pensée politique du care n’indique-t-elle pas également la possibilité d’opposer quelque chose au rouleau compresseur du productivisme et donc de répondre quelque chose à François Perl pour nous éviter d’aller vers la perspective qu’il décrit comme on irait dans le mur ? Le chantier est ouvert...

 

 

1. Ici aussi, les conditions réelles de vie dans notre société indiquent que nous-sommes loin du compte et que le combat n’est pas terminé...
2. Eric DELASSUS, « Pour une politique du care », 23 janvier 2014, http://iphilo.fr
3. Sandra LAUGIER, Pascale MOLINIER et Patricia PAPERMAN, « Politique du care contre société du soin », 21 avril 2010, https://www.scienceshumaines.com/le-souci-des-autres-ethique-et-politique-du-care_fr_14756.html
4. Ibid.