Imprimer

A l’heure où une grande majorité des citoyens sont connectés à Internet, peut-on encore parler de fracture numérique en Wallonie ? Quelles sont, doivent et devraient être les missions des Espaces Publics Numériques, quels rôles jouent-ils dans l’animation d’un territoire numérique et quelles responsabilités leur donne-t-on et veut-on leur donner ? Ce sont ces questions qu’ont évoquées au cours d’une table ronde organisée le 14 novembre dernier à Namur Eric Blanchart, chargé de mission EPN de Wallonie et coordinateur de la Semaine Numérique, Michel Jadot, responsable de l’EPN de Huy, Pierre Lelong, Coordinateur du Pôle Ressources & Diffusion de Technofutur TIC, Stéphane Ochendzan, Observateur pour la Région Wallonne et Gérard Valenduc, Directeur de recherche à la Fondation Travail-Université.

 

Quand la fracture numérique sort du radar
Eric Blanchart : « Si l’on effectue une recherche en ligne sur la combinaison des mots clés « fracture numérique » et « Belgique », plus rien d’actuel n’apparaît. On ne publie plus sur ce sujet. Cette expression semble complètement sortie du radar.   Gérard Valenduc : « C’est un constat d’autant plus intéressant que le SPF intégration sociale vient de nous demander de remettre à jour nos conclusions du plan de préparation de la deuxième phase du plan national de lutte contre la fracture numérique 2011-2015. Déjà à l’époque, en 2010, nous proposions de parler plutôt d’inclusion numérique. Aujourd’hui, si l’on regarde les chiffres bruts de Statbel, on constate qu’il y a 90 % d’utilisateurs réguliers d’Internet dans la population. Cela qui ne veut pas dire que les inégalités dans l’accès Internet, ce qu’on a appelé la fracture numérique au premier degré, ait tout à fait disparu. Par exemple, le facteur de discrimination revenus reste spectaculaire. Si l’on regarde par exemple le premier quartile, c’est à dire le quart de la population qui a les revenus les plus faibles, on est à peine à 50 %. C’est pour cela qu’il est plus pertinent de parler d’exclusion dans les poches de la population où elle existe encore et d’inclusion quand il s’agit de s’insérer dans la société numérique. Il faut donc mener des politiques à deux niveaux. Il s’agit de favoriser la pleine inclusion sociale par des activités liées au numérique tout en ciblant les dernières poches d’exclusion en matière d’accès. »

 

La culture et les emplois numériques sont les enjeux de demain.
C’est entre ces deux missions que les EPN se sentent parfois écartelés, faute d’un mandat clair, faute de moyens, faute de formation et d’encadrement ad hoc. Pierre Lelong : «Nous avons une définition de l’inclusion sociale, pas de l’inclusion numérique car la situation évolue sans cesse. Il n’existe pas, intellectuellement, un curseur qui permette de dire : ici je suis inclus, là le suis exclus car les outils et les usages évoluent sans cesse. Reste que les élus commencent à comprendre que l’inclusion numérique est fondamentale à l’inclusion sociale et que celle-ci est un travail qui doit se faire en amont ou en parallèle de l’accès, de l’éducation et de l’inclusion au numérique. Il y a de nouveaux dispositifs à imaginer. Il y a des partenariats et des frontières à dessiner avec différents acteurs sociaux, culturels et économiques de terrain. Eric Blanchart : « Oui, tout à fait. En 2005, les missions des EPN étaient claires. Aujourd’hui, c’est plus diffus. Les EPN sont parfois réduits au simple rôle de local d’accès à l’informatique. Or ils sont de plus en plus des espaces à vocation sociale, des lieux d’animation et de maillage d’un territoire. Ces rôles d’interface et d’acteur de l’inclusion numérique nécessitent un encadrement et des moyens qui font parfois cruellement défaut. Pierre Lelong : «Et qu’il faut repenser dans le cadre d’une politique locale numérique réfléchie et structurée qui définit les articulations entre les différents acteurs présents sur le territoire numérique. Il faut initier des dynamiques transversales. La culture et les emplois numériques sont les enjeux de demain. »

 

Interface conseil
Michel Jadot : « On se situe aujourd’hui sur le terrain du social et de l’usage. Les EPN sont de plus en plus un lieu d’accès public, un espace d’échanges et de rencontres. C’est un endroit social. Nous avons de plus en plus comme mission d’utiliser le numérique pour rassembler des gens autour d’un projet. Et puis il y a toute la question du savoir faire. Nous avons dans notre public des personnes qui ont travaillé avec un ordinateur en entreprise, mais avec des logiciels figés. Ils ont des questions très précises – joindre une pièce à un message, redimensionner une photo, publier sur un réseau social. Il faut y répondre avec de petits modules micro-ciblés. Cela n’a plus grand chose à voir avec une formation générique. Même chose pour des jeunes qui connaissent les réseaux sociaux par cœur, mais qui ne savent pas poster un CV en ligne. Voilà pour moi les 3 missions d’un EPN  : l’inclusion numérique, la formation et l’animation territoriale. En fait, il faudrait parler de guichet numérique. Il faudrait valider les structures des EPN en tant qu’interface de conseil avec le citoyen, les soutenir et les alimenter en ce sens. »

 

Reconnaissance statutaire
Stéphane Ochendzam : « Il me semble effectivement essentiel de recentrer les missions des EPN qui doivent faire l’objet d’une nouvelle impulsion en provenance du politique. Les EPN sont des espaces stratégiques de contact avec un citoyen de plus en plus immergé dans la société du numérique. Leurs rôles d’éducation, de formation et d’animation autour d’un projet et d’un territoire sont cruciaux. Dans ce contexte, le rôle et la fonction des animateurs multimédias doivent faire l’objet d’une reconnaissance statutaire. »

 

Espace citoyen neutre

C’est une des principales conclusions de la table ronde : l'EPN est un espace citoyen « neutre », ouvert à tout public et pas seulement aux citoyens précarisés ou à la recherche d’un emploi. Créés au départ en tant que lieux d’accès pour réduire la fracture numérique, les EPN ne doivent pas être réduits au seul concept de local de formation informatique. Eric Blanchart : «Ce serait une erreur de réduire les EPN à de simples outils de « gestion » de la révolution Web. Il ne s’agit pas pour eux de promouvoir les techniques mais d’encourager les bonnes pratiques pour plus de bien être et d’insertion du citoyen, pour des accès à l’emploi plus facile, pour une culture numérique pour tous. »

 

Exit la fracture numérique
Pierre Lelong : « Il ne s’agit plus de parler de fracture numérique, mais bien de mettre à l’ordre du jour le concept d’inclusion en tant que processus permanent d’appropriation des techniques, donc sans curseur fixe entre les « inclus » et les « exclus ». De lieu d’accès, on devrait s’orienter vers des structures de services à dimension territoriale. Partant du concept de guichet, on pourrait imaginer leur déclinaison en fonction de la taille de l’EPN et du type d’activités qui y sont menées : centre de ressources numériques, information et conseil citoyen, formation des acteurs locaux, veille territoriale, support à destination des dispositifs EPN plus petits, conseil pour le tissu associatif. Il faut adosser à l’activité d’accès libre celle d’accompagnement et de soutien à la dynamique locale. Il faut donner à la formation une orientation usage et développer des logiques d’information.  On pourrait imaginer des « Super EPN » dotés de fonction de coordination et de remontée des besoins vers le centre de compétences de la Région wallonne. Reste à voir comment tout cela peut se financer. »

 

Guichets citoyens du numérique
Michel Jadot : «La fonction des EPN est trop floue aux yeux des citoyens. On croit que les EPN sont là pour assurer un accès gratuit à l’informatique et à Internet, mais on est équipé à la maison. Qu’ils sont là pour former, mais on est déjà formé. Ou du moins on croit qu’on l’est, mais on a plein de petits problèmes et on hésite à ouvrir la porte d’un EPN pour une simple question. On a peur d’embêter. Avec la notion du guichet, on sait qu’on peut passer la porte quand on le souhaite, que quelqu’un est là pour me répondre. Cela implique d’alimenter les EPN en supports et brochures d’information sur le numérique et de prévoir des soutiens financiers. A l’heure où l’on baigne dans le tout numérique, il me semble que l’enjeu en vaut la chandelle. Stéphane Ochendzam : « Cela me semble en effet un dispositif facile à mettre en place pour apporter et garantir des services à des citoyens qui sont confrontés en permanence avec des problématiques et des questions liées au numérique : sécurité, virus, protection des données, recherche critique de l’information, accès aux services en ligne, comparaison des offres des fournisseurs d’accès,…  Cela traverse différents champs et compétences : l’action sociale, l’égalité des chances, l’emploi, les télécommunications, l’économie, la sécurité des personnes, les pouvoirs publics locaux, régionaux, communautaires et fédéraux. Reste à voir comment orchestrer tout cela. »

 

Porteurs de projets et « mailleurs » de territoires
Eric Blanchart : « Il est aussi fondamental de rappeler que les EPN ne sont pas là pour encourager les techniques mais pour promouvoir les pratiques et les usages. Il faut se concentrer sur la valeur ajoutée des actions de formation, ne pas mettre l’outil abordé en évidence, mais ce à quoi il peut s’avérer utile dans le cadre d’un projet à l’échelle d’un citoyen ou d’un acteur local. » Michel Jadot : « Un EPN ne doit pas rester figé, il doit s’ouvrir aux autres, multiplier les projets et les partenariats. Nous devons être des acteurs d’animation des territoires numériques d’aujourd’hui et de demain. » Contre l’exclusion, pour l’inclusion, numérique et donc sociale, culturelle et économique.  C’est en guise de conclusion sur la nécessaire redéfinition des rôles des EPN le dernier volet d’importance : celui du maillage territorial.

 

 

Cet article est également disponible en ligne sur : http://www.epn-ressources.be/