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La question qui devrait tarauder, mais qui ne vient pas, c’est pourquoi ce qui est du bénévolat chez nous crée-t-il de l’emploi chez eux ?  « Des épiceries sociales aussi, on en a » dit Maggy[1]. « Plus grandes, mieux fournies » ajoute Leila. « Celle de Nivelles, par exemple. L’Ouvre Boîte. Il y a plus de frais. Ici, on voit bien qu’il y a un problème de frigo. Les légumes tiennent moins longtemps à température ambiante, ça doit partir dans la journée. Ils se compliquent un peu la vie ». Lorsque nous serons accueillis dans le bâtiment qui abrite l’ébénisterie, les inquiétudes seront plus grandes encore : « Comment ils vont faire, comment est-ce que ça peut être durable ? Ce n’est pas possible de tenir économiquement en produisant presque exclusivement des meubles de jardin en palettes, surtout pour un si petit marché ».  Sur les terres vouées au maraîchage et qui commencent doucement à sortir de l’hiver, la suspicion est toujours palpable. Ils sont trop nombreux à travailler un métrage trop restreint, non ? « Impossible d’en vivre dans des conditions classiques d’emploi. En plus, on sait bien que le maraîchage ne nourrit pas son homme, surtout au début. Or là, nous sommes au début et ils sont quoi, cinq, six ? C’est trop. ».

 

Dans le car, quelques heures plus tôt, tandis que nous roulions vers les Oliveaux, Samia avait murmuré une question étrange. Elle ne voulait pas que tout le monde entende, elle parlait à bas bruit. C’était une question inquiète. Quelques jours auparavant, nous étions passés rencontrer des stagiaires du Cesep sur leurs lieux de formation et leur avions proposé l’idée. Faire ensemble un BRI-Co[2], un Bureau de Recherches et d’Investigation Commun autour de la notion de réparation. L’idée des BRI-Co était née quelques mois plus tôt à l’issue d’une marche dite précisément « des réparations » dont le Cesep était largement partie prenante et pendant laquelle, traversant les communes de Wallonie et de Bruxelles au plus haut taux de pauvreté, était rituellement posée cette question : « S’il fallait réparer quelque chose demain, par quoi commencerait-on ? ». Finalement, nous nous étions arrêtés quelques jours à Bois-du-Luc, dans ce coron qui fait face à l’écomusée de la mine et du développement durable, nous avions tenu tables et micros ouverts dans l’ancien bistrot de quartier aujourd’hui fermé et avions parlé de cela, de ce qu’il faudrait réparer ici dans le quartier et aussi plus loin, dans la vie des gens.

 

La question de la réparation nous avait semblé plus fondamentale à explorer que celle du changement. Le changement, on peut toujours estimer en avoir été écarté ou se considérer illégitime à l’imaginer. De la réparation - qui suppose que quelque chose ait été cassé ou n’ait jamais été en état de fonctionner, voyez Bois-du-Luc, passez-y deux heures, vous n’aurez pas besoin de grand-chose d’autre pour comprendre la casse et la distance sociales – on ne peut pas s’exclure. Le pavé déchaussé, le carreau brisé, le banc pourri, la route défoncée, ces choses triviales du quotidien concret, on ne peut pas passer à côté. On passe tellement peu à côté, d’ailleurs, qu’on finit par vivre avec. Et si on ne fait pas attention, on peut même finir par vivre comme. Comme un carreau brisé ou une chaussée défoncée. Ça se peut, c’est même plus fréquent qu’on ne pense. Alors oui, la question de la réparation nous avait paru fondamentale.

 

C’est la raison pour laquelle nous nous nous en étions emparés et l’avions fait monter à bord d’un grand bus tout neuf, en direction du quartier des Oliveaux, commune de Loos, dans la banlieue lilloise. Nous étions une petite quarantaine. Nous allions voir comment, juste derrière la frontière, se créaient des Entreprises à But d’Emploi dont l’objectif est de produire des Territoires Zéro Chômeurs. Une réparation avec un grand R. Une réparation sociale, culturelle, économique et politique majeure : celle après laquelle disent courir des générations de candidats aux suffrages du peuple depuis 1973 et son « choc pétrolier », une date à laquelle personne parmi les stagiaires n’avait encore vu le jour. Nous avions embarqué des amis d’autres associations d’éducation permanente, curieux du double processus à l’œuvre, ces stagiaires en recherche d’emploi qui allaient rendre visite à des entrepreneurs en recherche d’emplois pour les chômeurs. Il y avait de quoi effectivement retourner la question du travail dans tous les sens.

 

Et Samia donc, qui occupait le fauteuil juste devant le mien, avait dit doucement ceci, avec un port de voix très bas afin qu’elle ne soit entendue que par moi. Elle n’était pas vraiment contente d’être dans ce bus, en fait. Elle avait accepté l’invitation quelques jours plus tôt, mais elle se demandait si elle n’aurait pas mieux fait de rester avec ses quelques autres collègues de formation qui avaient décliné poliment. Non merci, j’ai autre chose à faire : par exemple ne pas aller voir des gens qui ont retrouvé du travail, mais m’arranger pour en trouver un moi-même. Et elle avait murmuré : « En fait, ce qui me gêne, c’est que je me demande si on ne va pas voir un truc d’extrême-droite. Un truc du front national. Parce que c’est quand même très bizarre d’ériger des frontières entre des quartiers. De se dire : ce quartier-ci, il a été choisi alors il a droit à une épicerie sociale, à des légumes bio ou à une ressourcerie. Mais si tu es juste du quartier d’à côté, tu n’y as pas droit. T’es exclu, en fait. Et ça, c’est un truc qu’on maîtrise nous, l’exclusion. Y a toujours une bonne raison de nous dire non. Les bénis et les bannis, y a pas besoin de nous faire un dessin. Alors, excusez-moi, mais je vois ça comme un truc discriminatoire en plus. Pourquoi je n’y aurais pas droit, moi, à un bon boulot parce que j’habite la mauvaise rue ? ».

 

Au soir de la visite, dans le même car, au retour, je lui avais demandé si son opinion avait changé. Ou si elle avait un peu évolué. Mais non. Ou pas vraiment. Ou pas tout à fait. Bien sûr elle avait bien remarqué qu’on ne nageait pas là dans le bleu marine, ça l’avait rassurée et elle voulait bien descendre un peu le niveau de sa provoc et même avouer avec un demi sourire qu’elle ne pensait pas vraiment ce qu’elle m’avait dit tout à l’heure, mais lâcher le morceau, jamais. C’était plus fort qu’elle. Car enfin, qu’est-ce que c’était à la fin que cet emploi qui n’était pas tout à fait du travail ?  « Alors que, d’habitude, c’est plutôt le contraire, non ? ».

 

Et c’était bien la question que nous retrouverions le lendemain alors que nous faisions récit de notre visite à celles et ceux qui ne nous avaient pas accompagnés : « Est-ce que ces emplois étaient vraiment du travail ? ». Les stagiaires, à vrai dire, en doutaient. Pour deux raisons. D’abord parce que ces gens rencontrés à l’ébénisterie, à l’épicerie ou dans les jardins semblaient aller bien et avaient l’air contents d’avoir non seulement un emploi mais d’avoir cet emploi-là avec ces collègues-là, dans ces lieux-là, dans cette entreprise-là. Alors qu’eux, pour la plupart, le travail ils l’avaient enduré, il les avait rendus malades, il les avait abîmés. Leur emploi, ils l’avaient payé cher. Est-ce que c’est vraiment un travail alors, un emploi qui ne vous fait pas mal ?

 

Et puis aussi, il y avait cette question de la réparation, précisément. Car, à bien y réfléchir, qu’est-ce qui avait été mis sur l’établi et qu’est-ce qui avait été rétabli ? Ce n’était pas si simple à définir. On voyait bien que le travail réparait les travailleurs, mais les travailleurs, eux, que réparaient-ils ? La question de la main, celle du faire et du savoir-faire est venue toute seule. D’accord disaient les stagiaires, « le travail que nous avons fait et qui nous a quittés nous a brisés, mais il a aussi été aussi l’occasion de faire valoir des compétences, des savoirs, des méthodes, de la rigueur et même de l’obéissance, oui, même de l’obéissance. Ici, toutes ces questions ne semblent pas avoir été posées. On dirait que l’emploi en soi est déjà suffisant ».

 

On leur demande alors s’ils voudraient à nouveau des chefs qui les houspillent, des règles strictes et des horloges pointeuses. On leur demande pourquoi ils plaignent les autres de n’avoir pas eu affaire à ce qui les a rendus malades. On leur demande ce qui les gêne dans cette sorte de sérénité et de joie que tous ont remarquée chez les travailleuses et les travailleurs de Loos.

 

Eh bien voilà, ce qui les gêne, en un mot comme en cent, c’est que le désir de la réparation n’aille pas jusqu’au souci de l’excellence. Quelque chose manque à l’équation entre les besoins d’un territoire et les désirs des chômeurs. Ça ne va pas assez loin en fait. Il faudrait que ces ouvriers soient des maîtres, aussi. Il faudrait que leurs meubles soient les plus beaux du monde, leurs tomates les plus juteuses et leur magasin le plus accueillant. Là, on aurait vraiment gagné.

 

A la pause, Samia revient à mon oreille : « En fait, je viens de comprendre ce qui me chipote : c’est du travail qui n’est nuisible à personne mais qui n’est pas encore utile à tout le monde ».

 

Pas encore, je lui dis.

 

Pas encore.

 

 

Paul Hermant

 

 

[1] Les prénoms ont été changés.

[2]BRI-Co est l’acronyme de Bureau de Recherche et d’Investigation Commun.