Analyse

L’administration est quelque chose que nous avons toutes et tous en commun

Que ce soit dans la vie artistique, domestique, universitaire ou entrepreneuriale, l’administration est à la fois urgente et quotidienne. Elle a pour mission de nous permettre de garder le contrôle sur nos organisations et nos vies communes, un contrôle que le digital est en train de remettre en cause


Traduit du néerlandais par Jean-Luc Manise

L’administration est quelque chose que nous avons toutes et tous en commun

Que tu sois derrière ou devant le comptoir, que tu scannes des tickets de caisse ou que tu fasses des feuilles de calcul, que tu rédiges des documents ou que tu remplisses des formulaires, que tu demandes des subventions ou que tu fasses des rapports : l’administration prend souvent plus de place dans nos vies qu’on ne le voudrait. C’est un mal nécessaire, un sujet auquel on préfère consacrer le moins de temps possible. Pourtant, tous ceux qui ont lu jusqu’ici ce numéro spécial de Secouez Vous Les Idées ont compris que l’administration, et surtout l’administration numérique, mérite toute notre attention. Comme le dit l’artiste Kate Rich : « L’administration est quelque chose que nous avons tous en commun, que ce soit dans la vie artistique, domestique, universitaire ou entrepreneuriale. Elle est à la fois urgente et quotidienne, elle se présente dans des situations individuelles et collectives, mais elle est rarement appréciée et parfois même à peine remarquée. »

Effet miroir

Pour ce numéro, on est parti du principe que l’administration peut nous offrir à tous des possibilités de garder le contrôle sur nos organisations et nos vies communes. L’administration nous donne les outils nécessaires pour initier des changements, comprendre les processus, les diriger et les améliorer. C’est un moyen de nous organiser collectivement et ça aide à répartir équitablement les ressources dont on dispose ensemble. L’administration, lorsqu’elle est abordée avec soin et discernement, peut créer un espace de concertation et, surtout, de partage des responsabilités.

Pour les associations et les collectifs, l’administration fait office de miroir et de boussole : un moyen de regarder à la fois en arrière et en avant. Pense à la façon dont les statuts, les plans annuels ou les budgets orientent la mission d’une organisation et constituent des fondements importants lorsqu’il faut prendre des décisions.

Alternatives concrètes

Là où l’administration est utilisée comme un instrument de surveillance, d’oppression et d’exclusion, les organisations de la société civile interviennent pour créer le temps et l’espace nécessaires grâce à leur sensibilité à la complexité. Les contributions de ce numéro montrent comment des organisations telles que Lire et Écrire, l’European Network of Cultural Centres (ENCC), la NURPA (Net Users’ Rights Protection Association) ou encore le Comité Humain du Numériquesont à la croisée des activités quotidiennes et des développements mondiaux, offrent à la fois des réflexions et des alternatives concrètes.

L’administration sous l’emprise du Cloud

Le rêve d’une numérisation poussée des services publics et des échanges économiques entre les organisations, les gouvernements et les entreprises suit la ligne du progrès technologique sans limites : toujours plus de bande passante, des smartphones plus puissants, des forfaits de données plus généreux et un arsenal croissant de services Cloud. Une numérisation accrue semble donc être une bonne idée : si l’infrastructure est disponible, pourquoi ne pas en tirer le meilleur parti ? Les gouvernements s’appuient également de plus en plus sur le cloud et font appel à des Big Techs pour fournir des services essentiels. Mais le cloud Big Tech sape lentement mais sûrement les infrastructures et les services publics.

Les services cloud partent du principe que les services numériques peuvent être mis à jour en continu. Pour ça, il faut une infrastructure informatique évolutive et plein de gens avec des smartphones, qui sont tous fournis par des entreprises Big Tech cotées en bourse. Comme ces entreprises (Amazon, Alphabet, Meta, Microsoft) appartiennent à des actionnaires, elles doivent continuer à grandir. Ça veut dire qu’elles doivent vendre de plus en plus de données, de plus en plus vite, pour que leurs actionnaires puissent faire des profits. Une fois que toutes les bibliothèques seront numérisées et que toutes les chaînes d’info seront rachetées, on peut s’attendre à ce que les entreprises Big Tech chercheront de nouveaux domaines, comme l’éducation, la santé ou les services publics.

Dépendance

En attendant, on dépend de plus en plus des services numériques pour nos activités essentielles, tandis que les organisations remplacent leurs informaticiens par des gestionnaires de contrats. Les services numériques parlent le langage de la flexibilité, de l’adaptabilité et de l’individualité, mais les pratiques vraiment inventives, contextualisées et non conventionnelles s’épuisent ou, pire encore, deviennent difficiles à imaginer. On est maintenant devenus des « utilisateurs » ou des « groupes d’utilisateurs », dépendants de ChatGPT pour répondre aux questions les plus simples.

L’administration numérique rend apparemment plus faciles les actions qui nous demandent des efforts, mais en transférant ces actions à des plateformes, on transfère aussi notre sensibilité, notre discernement et, en fin de compte, notre expertise aux géants de la technologie.

Le mythe de la « dématérialisation »

La numérisation poussée entraîne les écoles, les organisations culturelles, les hôpitaux et toutes sortes de collectifs toujours plus profondément dans les méandres extractifs du Cloud. Elle crée de nouvelles dépendances et modifie les connaissances et l’expertise au sein des organisations. En reliant les bases de données et en utilisant des algorithmes de contrôle et de détection des fraudes, les régimes des travailleuses et travailleurs frontaliers s’immiscent dans nos activités quotidiennes. Cela limite la capacité des organisations à prendre leurs responsabilités selon leurs propres conditions.

Le prix du rêve du bureau sans papier

La transition vers l’administration numérique ne se fait pas par hasard dans une période de durcissement social, de militarisation et d’austérité. À un moment où on a besoin de toute la sagesse, la patience et la solidarité possibles pour faire face collectivement à des problèmes majeurs, la « dématérialisation » est présentée comme la solution à tout, de la crise écologique aux restrictions budgétaires. Mais comme on le sait tous maintenant, en réalité, il faut beaucoup d’eau, d’électricité et de matières premières pour maintenir cet ordre numérique. Alors que des développeurs et des cabinets de conseil sont engagés à des prix élevés pour réaliser le rêve du « bureau sans papier », on doit se demander qui profite vraiment de cette numérisation poussée. Qu’est-ce qu’on gagne à ne plus imprimer nos factures ? Qui paie les coûts de l’infrastructure, des formations, de la maintenance ? Et qui supporte les coûts sociaux et écologiques d’un système qui compte constamment sur plus de données, plus d’énergie, plus d’extraction ? Nous voilà donc, seuls derrière un écran dans notre bureau à domicile, entourés d’applications qui déterminent ce qui est possible et imaginable.

Une matérialité désastreuse

Le collectif « Mauvaises Mines » le dit sans détour dans son édition « Le Fond de la Terre est rouge » : Si la « dématérialisation » devient de plus en plus la norme, elle repose aussi sur une matérialité désastreuse. Non seulement au Congo, mais aussi au Lanaky, en Ukraine et en Palestine, l’organisation numérique du monde engendre des violences sociales, raciales, patriarcales et écologiques. Le sang et l’esclavage coulent des corps vers les écrans. » En prêtant attention à l’impact à la fois banal et urgent de la numérisation de l’administration quotidienne, on peut peut-être mieux comprendre les conséquences mondiales qui se cachent derrière les plateformes de facturation électronique et les applications gouvernementales numériques. On doit regarder ces conséquences en face avant de se retrouver dans une impasse, avant de ne plus pouvoir imaginer d’alternative. Avant que l’ordre numérique ne nous prive des moyens et des pratiques qui nous permettent de nous organiser collectivement, et avant que la matérialité désastreuse sur laquelle reposent ces systèmes ne devienne irréversible.

Plus de solidarité, pas plus de numérisation

Ce numéro montre avant tout que l’accès aux services numériques est loin d’être une évidence. Pour beaucoup, être « toujours en ligne » n’est pas une option — parfois pour des raisons financières, parfois par manque de compétences numériques, parfois parce que ça ne répond tout simplement pas à nos besoins. On veut pouvoir poser des questions à quelqu’un qui s’y connaît, quelqu’un qui écoute et réfléchit avec nous. On préfère se parler plutôt que de remplir un formulaire supplémentaire sur un écran. Ce dont on a besoin, ce n’est pas plus de numérisation, mais plus de solidarité. L’administration n’est pas une pratique inutile qu’il faut automatiser autant que possible, mais elle offre un espace pour l’action, l’intervention et le changement. C’est un moyen de résister aux promesses vides mais séduisantes des possibilités infinies offertes par l’administration numérique basée sur l’IA. Des plateformes commerciales qui nous font croire qu’on peut enfin « réaliser notre potentiel de croissance » (Odoo), ou que « la vie est trop courte pour les tableurs » (Sage), ou encore plus fort, que grâce aux plateformes administratives numériques, « nous pouvons tout connecter et tout réaliser » (SAP).

Garder notre administration entre nos mains

Si nous voulons vraiment mieux nous connecter – les uns aux autres et à la terre qui nous entoure – alors moins de numérique est inévitable. Pas parce qu’on ne veut plus de technologie, mais parce que cet ordre numérique spécifique épuise les possibilités de vivre ensemble dans la solidarité, tant au niveau local que mondial. Vivre ensemble demande du temps, de l’attention, de la patience, de la proximité et une forme de complexité que les systèmes numériques qui nous sont proposés n’offrent justement pas. La numérisation est présentée comme la voie vers l’efficacité, la transparence et la transition écologique, mais son impact réel affecte les pratiques collectives, proches et lointaines. Ne laissons donc pas le réseau quotidien d’actions qui façonnent qui nous sommes et comment nous vivons ensemble être transféré à des outils encore plus axés sur l’IA. Il s’agit de ne pas laisser filer ce que nous avons déjà entre les mains : notre administration.

Sources et infos