Analyse

Ce que la confrontation des BRI-Co aux professionnel·les de l’insertion socioprofessionnelle nous apprend

Intervention du CESEP aux Etats Généraux de la fédération CAIPS organisés le vendredi 17 octobre 2025


L’intervention du CESEP aux Etats Généraux de la fédération CAIPS a consisté en une présentation du dispositif BRI-Co, sur base d’une étude publiée en 2023, dans le cadre de l’atelier consacré au « maillage local des solidarités par les opérateurs ». Cette publicisation des études vise à susciter et faciliter leur appropriation par toute personne s’estimant concernée et contribuer ainsi au débat public en tant qu’outil de réflexion voire de mobilisation.

Sollicitation de la fédération CAIPS

En juillet 2025, le CESEP est sollicité par la fédération CAIPS (Concertation des Ateliers d’Insertion Professionnelle et Sociale) pour intervenir lors de ses Etats Généraux prévus le 17 octobre de cette même année. Si la Fédération promeut « les activités d’insertion sociale et/ou socioprofessionnelle, ainsi que l’économie sociale »1Concertation des Ateliers d’Insertion Professionnelle et Sociale, « CAIPS – Présentation », consulté le 24 novembre 2025, https://www.caips.be/federation/. (via la fourniture de services, l’animation en réseau et la représentation de ses membres), ses Etats Généraux annuels se veulent des moments de débats sur les enjeux du secteur et réunissant les organisations membres de la fédération. Dans le contexte sociopolitique caractérisé par des attaques contre l’Etat social conduisant à aggraver les conditions d’existence des personnes en situation de précarité, la fédération CAIPS place ses Etats Généraux de 2025 sous le signe de la « solidarité en actes »2Concertation des Ateliers d’Insertion Professionnelle et Sociale, « CAIPS – Archives de nos états généraux », consulté le 24 novembre 2025, https://www.caips.be/archives-etats-generaux/.. Les mécaniques de coopération entre acteurs demandant à être instituées pour pouvoir fonctionner dans un contexte où le financement du secteur de l’insertion socioprofessionnelle met ses acteurs en concurrence, le contenu de la journée porte sur la valorisation des pratiques existantes et le renouvellement des formes de solidarité.

L’intervention du CESEP consiste en une présentation du dispositif BRI-Co dans le cadre de l’atelier consacré au « maillage local des solidarités par les opérateurs », animé par une travailleuse et un administrateur de la fédération CAIPS et réunissant une vingtaine de travailleur·ses et coordinateur·ices d’association d’éducation permanente et/ou d’insertion socioprofessionnelle et que du Service public de l’emploi. L’atelier entend traiter la thématique en valorisant une culture de la coopération des opérateurs d’insertion socioprofessionnelle, tout en pointant les freins que peuvent constituer les modalités de financement du secteur, l’organisation institutionnelle en silos ou la défense de périmètres d’intérêts3Concertation des Ateliers d’Insertion Professionnelle et Sociale, « CAIPS – Etats Généraux 2025: document de présentation », consulté le 24 novembre 2025, https://www.caips.be/images/caips/documents/EG/EG2025_Brochure.pdf.. Pour aborder ce sujet, trois intervenant·es présentent ce que les documents de présentation qualifient d’« initiatives remarquables ». Le centre d’insertion socioprofessionnelle (CISP) Alternatives Formations présente le salon de la formation FormaDay, regroupant une quarantaine de CISP du bassin liégeois, et l’Instance Bassin Emploi-Formation Hainaut-Sud présente le projet « Parcours de renforcement des compétences » visant à faciliter la collaboration entre opérateurs d’insertion et de formation. Et le CESEP présente le dispositif de « BRI-Co », que l’association a contribué à développer, à l’occasion de la mise en œuvre de cette initiative à différentes reprises entre 2018 et 2023 ainsi que de l’étude publiée à ce propos en 20234Pierre Démotier, BRI-Co – (P)réparations dans les quartiers (CESEP, 2023), https://www.cesep.be/wp-content/uploads/2023/09/BRI-Co_etude-cesep-2023.pdf.. Cette analyse rend compte de notre contribution à ce débat.

La (p)réparation au centre du dispositif BRI-Co

Si l’acronyme « BRI-Co » désigne un « bureau de recherche et d’investigation sur les communs » autant qu’une « brigade de réparations immédiates et collectives », le dispositif vise avant tout à créer les conditions de la participation des habitant·es d’un quartier aux enjeux qui les préoccupent. Le dispositif est ici analysé en se penchant d’abord sur la genèse du BRI-Co et les différentes manières dont il a été mis en œuvre pour, dans une seconde partie, en examiner les éléments constitutifs et les finalités. En veillant à ne pas faire l’impasse sur les questionnements ouverts par la mise en œuvre du dispositif, notre présentation entend contribuer à son appropriation par les acteurs qui le souhaitent. L’identification de plusieurs éléments constitutifs permet de faciliter la transposition du BRI-Co dans dif­férents contextes en fournissant des indications tout en cherchant à éviter de figer un dispositif qui se veut, autant que possible, évolutif et appropriable par toutes et tous.

Le Bri-Co consiste en une intervention temporaire dans un micro-territoire. Elle repose sur le travail, pendant trois journées, d’une équipe externe au territoire en question. Cette équipe part à la rencontre des habitant·es pour identifier ce qui demande réparation (pas seulement au sens matériel du terme) auprès de personnes peu habituées à s’exprimer en public pour une partie d’entre elles. Situé au cœur du territoire concerné, un lieu non connoté et accueillant est investi par l’équipe afin d’y accueillir les habitant·es, entre autres en proposant des boissons et repas gratuitement. Cette intervention est préparée avec les acteurs associatifs et publics locaux, réunis au sein d’un Comité qui aide les intervenant·es à approcher le territoire (Comité de Regards). Il a en charge l’identification du lieu et sa mise à disposition et une information préalable auprès des habitants du quartier mais ses membres sont absents du BRI-Co jusqu’à la fin de la troisième journée, où ils se voient adressé une restitution des paroles récoltées. Celles-ci sont issues d’entretiens (individuels ou en groupe) menés par les intervenant·es avec les habitant·es à propos du quartier, de ses ressources et de ses problématiques à partir de la question « si on devait réparer quelque chose demain, par quoi commencerait-on ? ».

L’historique du BRI-Co permet de rappeler qu’il est d’abord une initiative du monde militant avant d’être un dispositif ou une méthodologie. Même si une grande part des ateliers est actuellement mise en place en Région de Bruxelles-Capitale par la Fédération des Services Sociaux avec des moyens humains et financiers ad hoc, le dispositif a été au départ expérimenté en Wallonie à partir de 2017 (Bois-du-Luc, Arlon) sans budget dédié. Il importe donc de veiller à ce que le BRI-Co ne devienne pas un dispositif « de luxe » accessible uniquement aux acteurs locaux (politiques et/ou associatifs) capables d’y allouer un budget conséquent.

Au contraire, l’identification de ses éléments constitutifs entend permettre une transposition facile du BRI-Co dans différents contextes en fournissant des indications tout en cherchant à éviter de figer un dispositif qui se veut, autant que possible, évolutif et appropriable par toutes et tous. Outre les éléments déjà cités dans la présentation du dispositif, la question des réparations est évidemment centrale (elle a par ailleurs fait l’objet d’autres publications du CESEP5Centre Socialiste d’Education Permanente, Secouez-vous les idées – Réparations, mai 2025, https://secouezvouslesidees.cesep.be/pdf/secouez-vous_les_idees_130.pdf.). Elle est à appréhender dans sa polysémie : réparer ce qui ne fonctionne plus, réparer ce qui n’a jamais fonctionné, demander réparation. Avec cette question, le BRI-Co vient interroger les rapports entre les citoyen·nes et les acteurs publics et associatifs dans la prise en charge du territoire. L’articulation entre l’atelier BRI-Co et la mise en œuvre des réparations implique, comme condition nécessaire mais non suffisante, une bonne communication au préalable avec les acteurs du territoire pour qu’ils comprennent les défis et acceptent les apports du dispositif pour ensuite prendre part (à leur échelle) à la mise en chantiers des réparations. L’équipe intervenante accompagne les habitant·es et les acteurs locaux, notamment en portant les besoins de réparations auprès des instances compétentes.

Malgré les difficultés récurrentes à articuler le temps du BRI-Co lui-même et celui de la mise en œuvre des réparations, le dispositif contribue à (re)politiser les questions qui touche au territoire concerné et permet aux habitant·es de se saisir d’une part des problématiques de leur quartier. Pour faire le lien avec le contexte particulièrement difficile évoqué en introduction auquel s’ajoutent les crises actuelles (écologiques, sociales, politiques), le BRI-Co est une manière de préparer d’autres formes politiques plus propices à se préparer aux crises à venir et éviter d’autres qui s’annoncent.

Ce que nous apprend cette mise en discussion des « BRI-Co »

Il nous paraît nécessaire de faire connaitre voire faire vivre les études, au même titre que les autres publications du CESEP (et les productions en éducation permanente en général), au-delà des prescrits réglementaires qui visent « l’usage autonome par un tiers » des réalisations à l’article 17 §2 de l’arrêté du Gouvernement de la Communauté française relatif au développement de l’action d’éducation permanente dans le champ de la vie associative6Arrêté du Gouvernement de la Communauté française relatif au développement de l’action d’éducation permanente dans le champ de la vie associative, Acte juridique 40702 (2014).. « Faire vivre » les études consiste, selon nous, à susciter et faciliter leur appropriation par toute personne s’estimant concernée et contribuer ainsi au débat public en tant qu’outil de réflexion voire de mobilisation. Atteindre ces finalités de constitution et d’élargissement du public des études requiert de saisir et/ou créer les opportunités de publicisation des productions. À titre d’exemple, dans la foulée de la publication de l’étude « BRI-Co – (P)réparations dans les quartiers » en 2023, celle-ci a pu être présentée, dans le cadre d’un cycle de formation organisé par le CESEP et la plate-forme ConcertES, aux chargé·es de projet travaillant sur les expérimentations « Territoires Zéro Chômeur de Longuée Durée » (TZCLD) actuellement menées en Région wallonne (une partie de l’étude porte précisément sur « Le BRI-Co dans le contexte des Territoires Zéro Chômeur à Bruxelles »). En plus de porter le dispositif BRI-Co à la connaissance des personnes réunies en formation, cette présentation a permis de prolonger les usages de cette méthodologie dans le contexte des Territoires Zéro Chômeur via la sollicitation de plusieurs chargé·es de projet TZCLD pour organiser des BRI-Co en collaboration avec la Fédération des Services Sociaux dans des quartiers/micro-territoires concernés par les expérimentations. Ce lien est d’autant plus convaincant que la méthodologie BRI-Co et les expérimentations TZLC partagent un certain nombre de finalités en termes de participation voire d’émancipation des personnes en situation de précarité7Julien Charles et al., Territoires Zéro Chômeur de Longue Durée en Belgique : 20 conditions pour une appropriation réussie (2019), https://www.cesep.be/PDF/ETUDES/2020/Territoire%20ze%CC%81roChomeurs.pdf..

Ce dernier aspect fait l’objet d’une attention particulière dans la présentation du dispositif aux Etats Généraux de la fédération CAIPS, les personnes rassemblées mettant l’accent, à l’occasion des discussions qui ont suivi la présentation, sur la nécessaire appropriation du BRI-Co par les acteurs locaux (associatifs et public), tant sur le plan méthodologique que du point de vue des finalités. Comme vu précédemment, l’appropriation du dispositif par les travailleur·ses dont il peut venir questionner les pratiques est essentielle. Absents pendant les trois jours que dure le BRI-Co en tant que tel, ces acteurs doivent ensuite répondre avec les habitant·es du quartier aux besoins de réparations exprimés. L’autre point d’attention soulevé par les personnes réunies lors de l’atelier aux Etats Généraux est le risque (à éviter) de décevoir les habitant·es, sachant que les quartiers concernés sont souvent marqués par la méfiance des habitant·es vis-à-vis de promesses considérées comme non tenues. Même si le contexte sociopolitique actuel paraît davantage propice au repli des acteurs associatifs et publics sur le maintien de l’existant qu’au développement de nouvelles initiatives, nous rejoignons l’ambition des 26e Etats Généraux de la fédération CAIPS. La solidarité, comme la coopération, ne se décrète pas mais ses ressorts, conditions et potentialités doivent être travaillées en prenant appui sur des initiatives existantes (le BRI-Co n’étant que l’une d’entre elles). C’est au moment précis où ce travail semble être le plus difficile à mener qu’il est le plus nécessaire.

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    Concertation des Ateliers d’Insertion Professionnelle et Sociale, « CAIPS – Présentation », consulté le 24 novembre 2025, https://www.caips.be/federation/.
  • 2
    Concertation des Ateliers d’Insertion Professionnelle et Sociale, « CAIPS – Archives de nos états généraux », consulté le 24 novembre 2025, https://www.caips.be/archives-etats-generaux/.
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    Concertation des Ateliers d’Insertion Professionnelle et Sociale, « CAIPS – Etats Généraux 2025: document de présentation », consulté le 24 novembre 2025, https://www.caips.be/images/caips/documents/EG/EG2025_Brochure.pdf.
  • 4
    Pierre Démotier, BRI-Co – (P)réparations dans les quartiers (CESEP, 2023), https://www.cesep.be/wp-content/uploads/2023/09/BRI-Co_etude-cesep-2023.pdf.
  • 5
    Centre Socialiste d’Education Permanente, Secouez-vous les idées – Réparations, mai 2025, https://secouezvouslesidees.cesep.be/pdf/secouez-vous_les_idees_130.pdf.
  • 6
    Arrêté du Gouvernement de la Communauté française relatif au développement de l’action d’éducation permanente dans le champ de la vie associative, Acte juridique 40702 (2014).
  • 7
    Julien Charles et al., Territoires Zéro Chômeur de Longue Durée en Belgique : 20 conditions pour une appropriation réussie (2019), https://www.cesep.be/PDF/ETUDES/2020/Territoire%20ze%CC%81roChomeurs.pdf.