Analyse

Vie associative : le piège de la simplification numérique

La digitalisation de l’administration induit une simplification qui provoque une perte de souplesse de la vie quotidienne en collectif. Les associations peuvent (doivent?) résister. Contexte et exemples pratiques.

Texte basé sur une conversation entre Jean Luc Manise et Femke Snelting (TITiPI).

La digitalisation de l’administration induit une simplification qui provoque une perte de souplesse et de complexité de la vie quotidienne en collectif. Il fait partie des nouvelles missions des associations de résister en créant des structures numériques collectives et autonomes qui ne sont pas dirigées par des algorithmes de droite. Contexte et exemples pratiques.

Par essence, la vie associative fait une large place à la complexité et la multiplicité, dans sa capacité d’action et de mobilisation. Quelque part, c’est cette complexité et cette multiplicité qui sont attaquées de front par la digitalisation des services publics. Femke : « L’obligation de facturation électronique -que je considère comme faisant partie d’une tentative de réduction de la place laissée à la vie associative- n’est pas un épiphénomène. De l’administration en ligne à la digitalisation des frontières, il s’agit d’ancrer un système de relations avec l’état et ses services rythmés par la tentative de mise à plat des identités. »

Qu’est-ce que la digitalisation des frontières? L’expression renvoie à un système électronique de contrôle aux frontières. Il s’agit d’une solution informatique permettant de remplacer les tampons de passeports des personnes entrantes et sortantes de l’espace Schengen. Au menu, la collecte et l’interconnexion des données relatives à la reconnaissance faciale et aux empreintes digitales. Le nom de ce système est EES (Entry Exit System). Son déploiement a débuté en octobre 2025 et sera pleinement opérationnel le 10 avril 2026. Comme l’explique Magnus Brunner, le commissaire européen chargé des affaires intérieures et de la migration, « Tout ressortissant d’un pays tiers qui franchit la frontière extérieure fera l’objet d’une vérification d’identité, de contrôles de sécurité et d’un enregistrement dans les bases de données de l’UE »i. Le but avoué est de mettre en place une approche plus stricte des questions migratoires.En Belgique, le système est progressivement mis en place dans les aéroports, les ports et à la gare de Bruxelles-Midi pour les voyageurs EuroStar entre Bruxelles et Londres.EES traduit la volonté de l’Europe de centraliser l’ensemble des informations en utilisant des algorithmes pour prendre des décisions très graves, comme le rejet à la frontière de personnes dans le cadre d’une approche plus stricte des questions migratoires.

Lutte contre la diversité et les identités multiples

« La stratégie numérique fixée par l’Europe qui nous amène aujourd’hui à l’obligation d’envoyer des factures électroniques à partir de 2026 est liée à un fantasme sur la gestion numérique des frontières. L’Europe est en train de mettre en place une énorme infrastructure pour interconnecter différentes bases de données comme Interpol, Fields ou Europol. Elle sera gérée par Frontex, l’agence européenne de contrôle des frontières extérieures. Sans surprise, c’est la fonction Multiple Identity Detector qui en est le centre. Pour moi, il est révélateur que la numérisation des frontières se traduise au niveau européen par une infrastructure de collectes des données destinée à lutter contre les identités multiples. Ce n’est pas une surprise si on vit dans une période où les migrants, les personnes trans et queer sont exposées à des violences dans leur vie quotidienne. Dans ce genre de situation, on sait très bien que la souplesse administrative est quelque fois une question de vie ou de mort. »

Rigidification et canalisation simplificatrices des relations humaines

« Le train de la digitalisation des services publics a débuté dans les années 2013-2014, Son axe central est l’échange de données. La carte d’identité électronique et l’e-facturation sont autant de briques qui prépare une structuration de l’administration où la souplesse n’a plus sa place. Présentée comme un moyen de lutte contre la fraude et l’usurpation d’identité, la numérisation simplifie et rigidifie les relations. Or cette souplesse est pour la vie associative et solidaire une nécessité. Je crois que la mise sous pression actuelle de la vie associative est tout à fait liée à une société qui va vers de moins en moins de tolérance pour des vies hors normes blanc, cis et classe moyenne.

Grâce à l’argent public, cette reconfiguration se fait avec le concours d’infrastructures Big Tech privées qui ont tout intérêt à reconfigurer tous les aspects de la vie quotidienne pour mieux en capter les transactions. Le secteur associatif et celui de l’enseignement sont également visés. J’ai appris de ma collègue Seda Gurses à parler de « captage d’opérations » plutôt que «d’information ». Dans l’organisation dans laquelle je travaille, TITiPI, nous considérons que ce ne sont pas seulement les données qui sont saisies, mais des façons de faire et des pratiques entières. Quand chaque opération administrative sera digitalisée, nous serons toutes et tous devenus dépendant(e)s de l’existence des infrastructures Cloud. Cela prépare un transfert des valeurs des institutions publiques et de la gouvernance publique à des infrastructures computationnelles. »

Des algorithmes de droite

Selon Aron et Caroline Michel Aguirre, 90 % des grands chantiers informatiques, clés de voûte de la modernisation sont aux mains de cabinet de conseils. Le problème explique Hubert Guillaud dans son verbatim « les algorithmes contre la Sociale », c’est que ces logiciels embarquent une vision idéologique de rentabilité à court terme des services publics, d’intensification de la gestion, d’individualisation des calculs, de transfert de charge aux usagers, de surcontrôle au détriment de leur qualité et des besoins des administrés. Hubert Guillaud :« Pour le dire très simplement, nous sommes cernés non seulement par des politiques et des législations de droite, mais également par des logiciels de droite dont le principal objectif est de réduire et défaire l’état social. »

L’année Peppol : du B2B à l’A2A

Femke « L’introduction de la facturation électronique obligatoire pour les associations assujettie à la TVA peut paraître anodine et sans grand effet. Elle témoigne pourtant de la volonté de mettre les associations sur le même plan que les entreprises afin de pouvoir les traiter comme des entités marchandes. L’idée de « non-marchand» a vraiment changé. Cette extraction de valeurs se fait au niveau des organisations. Dans ce nouvel imaginaire, il n’y a plus de différence entre Business To Business et Association To Association. L’extraction de valeur se fait au niveau de la structure, je veux dire que les infrastructures numériques extraient les opérations dans et entre des organisations, ainsi que les données des utilisatrices et utilisateurs. Les associations doivent suivre des règles administratives numériques sans lesquelles elles ne peuvent pas fonctionner : ainsi se referme le piège de la numérisation. »

Dérouter les algorithmes

« Le travail d’administratif n’est pas seulement un nécessité. Pour l’association, c’est aussi une façon de s’organiser et s’ancrer dans le monde. En ce sens, je crois qu’il y a un rôle à jouer pour les associations, pour essayer de comprendre ce changement et de ne pas le considérer la numérisation comme inévitable. Je les invite à réfléchir et à expérimenter. Même si on ne peut refuser de remplir ces nouvelles obligations, on se doit d’être attentif à ses impacts et de résister. »

Rompre le mauvais sort

Ce dans un contexte d’austérité où les associations n’ont pas le temps de s’occuper de ces « détails ». Femke : « Le message porté par ceux qui imposent ces nouveaux outils va toujours dans le sens d’un regain d’efficacité, de gain de temps et de productivité. Hors ce que l’on constate, c’est que l’on a toujours de moins en moins de temps pour ce concentrer sur ses missions. Je crois qu’on se trouve devant un déplacement concerté de la vie associative qui est mise sous pression budgétaire et administrative pour l’empêcher de faire ce pour quoi elles ont été créées et sont financées.  L’omniprésence des outils de planification, d’agenda, d’aide à la décisions se traduit pas la perte de certaines de nos capacités à penser par et pour nous mêmes, de réfléchir à ce que nous faisons ensemble, pour qui et pourquoi. On a de plus en plus l’impression de ne pas avoir assez de temps. On se trouve en permanence en phase de reporting et de sauvegarde de nos moyens de fonctionnement. D’où l’importance du « spell breaking ». C’est à dire la nécessité de développer des pratiques qui permettent de prendre du temps, de rompre le « mauvais sort » Parce qu’il y a quelque chose à casser dans ce mode de vie qui se met de plus en plus en service de ce genre de système. »

Repenser ses interactions avec le numérique

« Pour les associations, il est tout à fait possible et facile de s’orienter vers des technologies qui respectent la vie privée et qui offrent une alternative aux modèles basés sur l’exploitation des données personnelles. Cela peut également être un moyen de vous préserver de l’influence des algorithmes. On peut utiliser des moteurs de recherche respectueux de la vie privée comme DuckDuckGo ou Qwant. On peut aussi utiliser des modes de navigation privée qui limitent la collecte de vos données personnelles ou, de façon individuelle et/ou collective, choisir des environnement de messagerie et de Cloud locaux et éthiques comme ceux proposés par Nubo ou Tactic en Belgique. Adopter une approche critique et informée de l’utilisation des technologies algorithmiques permet de limiter leur impact sur nos et vies et sur la société. En pratiquant et en diffusant des méthodes de résistance individuelle et collective, les associations peuvent non seulement protéger leur autonomie, mais aussi, cela fait dorénavant partie de leurs missions, aider leurs publics et plus largement les citoyennes et les citoyens à (re)penser leur interaction avec le monde numérique. »

La limite est l’imagination !

« Ainsi Beursschouwburg à Bruxelles, considérant que sa présence sur Instagram restait nécessaire, n’y place plus que des informations statiques. Tous ses contenus interactifs et engageants sont publiés sur Mastodon, une plate-forme de communication très proche au niveau des valeurs culturelles et idéologiques de l’association. Ce faisant, elle choisit son environnement et se l’approprie. Autre exemple avec le Feminist Exchange Network au Royaume-Uni. De petite taille et donc plus réactive, elle a expérimenté et géré la transition de Google Docs vers NextCloud et s’est associée à une structure plus grande pour y transférer et paramétrer la solution de Cloud libre . Cela permet d’initier et de réinventer des partenariats basé sur un numérique progressiste. Cela permet de tourner le dos aux algorithmes de droite des Bigs Tech. A Barcelone, Hangar organise des rencontres mensuelles entre des administratrices et administrateurs d’associations actives dans la ville, afin de développer un logiciel de facturation électronique libre, ce qui n’est pas si compliqué que cela. Cette initiative va permettre de développer un outil comptable open source de façon collective tout en ayant un regard croisé critique sur les mutations numériques dans le secteur non marchand. »

Ce sont autant d’exemples pas très compliqués à suivre et il y a plein d’autres initiatives que peuvent prendre les associations pour résister : la limite est l’imagination, à nouveau !

Sources et infos

Matthieu Aron et Caroline Michel-Aguirre – Les Infiltrés ; Comment les cabinets de conseil ont pris le contrôle de l’État. Parution le 17 février 2022 – 208 pages – ISBN : 978-2-37073-403-7 ; Prix du Meilleur Ouvrage sur la Transparence et l’Éthique, créé par Transparency International France et l’Observatoire de l’Éthique Publique. 

Hubert Guillaud dans son verbatim « les algorithmes contre la Sociale » ; https://hubertguillaud.wordpress.com/2022/12/15/les-algorithmes-contre-la-sociale/

Hubert Guillaud Les algorithmes contre la société. Avril 2025 ; Editions La Fabrique EDS

i https://fr.euronews.com/my-europe/2025/10/12/lunion-europeenne-deploie-un-nouveau-systeme-electronique-de-controle-aux-frontieres