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Liberté, j’écris tes noms

Par Paul Hermant

Depuis le Covid, les droits et libertés sont mangés à toutes les sauces. On dirait que nous avons de plus en plus de mal à nous accorder sur la définition et les usages d’un concept et d’une pratique que nous pensions pourtant ancrés et solides. Mises au point nécessaires avec Véronique van der Plancke, conseillère juridique à la FDSS (Fédération des Services sociaux) et Florence Caeymaex, philosophe et professeure à l’ULg. Rencontre avec Paul Hermant.

Discussion avec Véronique van der Plancke

Paul Hermant : On peut avoir l’impression aujourd’hui que la liberté qui était une notion émancipatrice est devenue réac, ou au moins conservatrice. 

Véronique van der Plancke : C’est probablement parce que même les acteurs progressistes sont « pollués » par l’approche néolibérale des libertés individuelles. Nous entendons les individus réclamer la liberté de prendre leur voiture partout et toujours, ou l’avion ou la liberté de refuser un vaccin même lorsqu’il apparaît être un passage collectif obligé pour protéger les personnes dont la santé est fragile … A mon sens, une confusion est entretenue entre, d’une part, les libertés fondamentales et, d’autre part, la liberté hyper-individualisée, notamment consumériste, prédatrice et au final destructrice. C’est une version très appauvrie de l’idée de liberté. La liberté de consommer sans limite des énergies fossiles pour garantir son propre confort n’est pas une liberté fondamentale que l’Etat doit protéger. Parce qu’elle est destructrice : ainsi, selon les chiffres de l’OMS en 2018, la pollution de l’air tue 7 millions de personnes par an.

En réalité, les libertés fondamentales conquises de haute lutte, et que les Etats doivent garantir, sont des libertés collectives qui libèrent de l’obscurantisme et de l’exploitation. Historiquement, les libertés fondamentales ont été consacrées pour résister à l’Etat oppresseur, arbitraire et marginalisant les populations socialement défavorisées ou identitairement minoritaires. Il s’agit de « liberté-résistance », mais aussi de « liberté-vigilance », car elles ne sont jamais définitivement acquises, mais en conquête permanente. Rappelons aussi que ces libertés aussi fondamentales soient-elles, ne sont jamais absolues. C’est la liberté d’expression, d’association (dont la liberté syndicale), de presse, la protection des minorités, la liberté de circulation, la liberté de désobéir (encore récemment consacrée par un arrêt du Conseil d’Etat français du 11 août 2023, dans l’affaire dite « Soulèvements de la terre »)… qui nous libère de l’autoritarisme. Ces libertés sont collectives et non individualistes. Bien sûr elles se traduisent jusqu’à valoir pour chaque être humain mais ces libertés ne sont pas prédatrices, à l’inverse de certaines libertés réclamées aujourd’hui par une part significative de la population.

Nous devons retrouver la voie des libertés collectives, des libertés fondamentales. Et les défendre sans relâche, d’autant plus qu’elles sont en perpétuel danger. On peut l’illustrer par des exemples forts, qui doivent nous mobiliser tout entier. Prenons la liberté de manifester : le 25 août 2022, la ministre de l’Intérieur a promulgué une circulaire conférant aux bourgmestres la compétence d’imposer une interdiction individuelle et préventive de manifestation lorsqu’il « dispose [de] renseignements sur la base desquels il apparaît qu’une personne est susceptible de troubler l’ordre à l’occasion d’une manifestation organisée sur le territoire de sa commune ». En juillet 2023, la Commission Justice du parlement fédéral a approuvé un projet de loi du gouvernement visant à introduire une interdiction judiciaire de manifester dans le Code pénal. La liberté de manifester est, sans conteste, menacée. La liberté de circuler : elle est totalement niée pour les migrants et, en conséquence, en moins d’une décennie, près de 28 000 personnes migrantes ont perdu la vie en traversant la mer Méditerranée. C’est terrifiant et humainement inacceptable. La liberté d’aller et de venir : l’entrée en vigueur, à partir de ce 1ᵉʳ septembre, de la dernière phase de la réforme du ministre de la Justice Vincent Van Quickenborne (Open VLD) qui prévoit que les peines de six mois à deux ans de prison seront désormais exécutées conduira inévitablement à une augmentation de la population carcérale (on dénombre actuellement 11.513 détenus dans les prisons du pays, alors que la capacité totale s’élève à 10.432 places), ce qui générera plus d’indignité pour les détenus, dont la privation de liberté confinera à l’asphyxie. C’est une vraie régression.

Paul H. : Les libertés ne sont pas automatiquement conductrices d’égalités, tandis qu’éradiquer une inégalité profite à la liberté de tout le monde ou en tout cas du plus grand nombre.

Véronique vdP : Les libertés vues comme la possibilité « narcissique » (pour reprendre l’expression de la philosophe autrichienne Isolde Charim dans « Les tourments du narcissisme ») réclamée par un individu de faire tout ce à quoi son idéal du soi l’invite, quitte à être prédateur, ne créent pas d’égalité. Mais ce ne sont pas des libertés fondamentales. Les libertés fondamentales créent de l’égalité puisqu’elles refusent au petit nombre le monopole de l’expression légitime (pour la liberté d’expression), elles refusent au petit nombre le monopole du pouvoir (la liberté de se porter candidat aux élections, etc.). Toutes les libertés fondamentales sont porteuses d’égalité. C’est d’ailleurs en cela qu’il s’agit de liberté à protéger, et non de prédation décomplexée. Autrement dit, seules les libertés qui conduisent à plus d’égalité devraient être protégées, promues par l’Etat.

Le combat contre les inégalités profite, en effet, toujours, au plus grand nombre. Mais certains verront leurs privilèges rabotés et s’opposeront donc, avec véhémence, à une mesure luttant contre les inégalités (ex. le décret inscription rendant moins certain l’accès à des écoles « jugées de bon niveau » aux élèves de classes socio-culturelles favorisées). Il faut tenir face à ces oppositions. En effet, prendre conscience des injustices qu’on subit est beaucoup plus facile que de prendre conscience de nos privilèges et d’accepter d’y renoncer.  

Paul H. : On peut avoir l’impression que propriété et liberté sont aujourd’hui quasiment synonymes, qu’il existe une légitimité plus grande à exercer une liberté si on est propriétaire que si on ne l’est pas.

Véronique vdP : La propriété de sa propre voiture, de son propre accès à la mer lorsqu’on a une villa sur la côte, la propriété financière… est toujours le fruit d’un accaparement de ressources collectives. Le droit de propriété n’est pas une liberté fondamentale sur le même pied que celle que j’ai évoquée précédemment : il a été concédé dans un contexte à la fois capitaliste mais aussi de rejet des captations par un Etat ou des forces dominatrices. Dire qu’il existerait une légitimité plus grande de se comporter de façon libre lorsqu’on est propriétaire que si on ne l’est pas, serait une justification flagrante des rapports de domination.  

Paul H. : Le Covid a fait bouger le sens du mot liberté et l’a remis dans les mains et dans les mots de gens qui en étaient les plus farouches adversaires. On a vu des groupements d’extrême droite s’en prendre à des mesures décrétées liberticides. Ce jeu de dupes continue et s’amplifie aujourd’hui. Pour autant, la façon dont les gouvernements supposés démocratiques ont mis un certain nombre de libertés constitutionnelles, notamment, en veilleuse pose également question.

Véronique vdP : L’extrême droite considère traditionnellement que les libertés fondamentales doivent céder le pas au rêve d’harmonie où l’individu ne se confond avec la masse choisie que parce que cette masse est parfaite. Je suis parfait et le nous est parfait. Je suis fort donc je n’ai pas besoin de vaccin contre le COVID et tant pis si les faibles en pâtissent voire tant mieux puisque le groupe auquel j’appartiens est parfait. Pendant le covid, il n’était pas tant question pour l’extrême droite de revendiquer la protection des libertés fondamentales, mais plutôt de l’expression d’une suprématie dangereuse et décomplexée, avec une perpétuelle tentative de déstabiliser l’Etat démocratique et décrédibiliser ses décisions. On retrouve ici les lignes de fractures structurantes du débat : exercice des libertés fondamentales versus promotion des libertés hyperindividualistes aux dérives narcissiques.

D’un autre côté, nous avons également assisté à un grand mouvement classique du pouvoir. Lorsqu’il perd le nord, il se renforce. Il sert les coudes. Lorsque le pouvoir n’arrive plus, dans sa séparation entre le législatif, l’exécutif et le judiciaire, à générer de la cohésion, il se crispe et rabotte son intelligence. C’est un mouvement paradoxal parce que c’est justement à ce moment qu’on aurait besoin d’un Etat plus intelligent. Mais dans la peur de se perdre, il se crispe et se racrapote. Il rabote les libertés fondamentales pour qu’il n’y ait pas d’entrave à son pouvoir. 

Paul H. : L’urgence planétaire aujourd’hui nécessiterait de prendre des mesures collectives qui, d’évidence, peuvent aller à l’encontre des façons que nous avons, depuis une quarantaine d’années, d’exercer nos libertés, ici dans les pays du Nord.

Véronique vdP : Effectivement, depuis la grande conquête de la sécurité sociale qui a privé un petit nombre de s’accaparer du profit ou de la croissance et l’a redistribuée vers le plus grand nombre, nous dérivons vers une conception hyper-individuelle de la liberté qui nous amène, selon moi et comme déjà dit, à confondre libertés fondamentales et prédation débridée. L’urgence planétaire nous inviterait à créer la liberté collective de disposer égalitairement d’un environnement protégé des prestations de tous genres, de la pollution, de la privatisation des terres agricoles et des espaces verts, ou des nappes phréatiques… Cette liberté fondamentale de jouir d’un environnement sain imposerait aux happy few des restrictions importantes comme celle de prendre l’avion chaque semaine (la moitié des trajets en avion sont faits par 5 % de la population), de consommer de la viande à outrance ou de chauffer sa piscine, ou de rouler sans limites avec des trésors de technologie qui consomment des terres rares. Si les libertés fondamentales se mesurent à l’égalité qu’elles génèrent, oui, il faudra retirer à un petit nombre pour préserver le plus grand nombre. Lorsqu’on a permis à chacun de se porter candidat aux élections, on a retiré à certains le monopole de la fonction politique. On peut regretter que ce moment n’ait pas été accompagné par un transfert du devoir de ramasser les poubelles sur ceux qui monopolisent les ressources, parce qu’ils feraient moins de déchets ;-).

Les comportements qui abîment le collectif doivent être proscrits. Nous devons construire un sens revisité des libertés fondamentales autour de la création de communs et de son corollaire, l’interdiction de la prédation.  Et je voudrais encore ajouter à ceci que ces restrictions individuelles seront nécessaires, même si les efforts individuels ne couvriront probablement qu’un quart des efforts à accomplir. Ce sont, outre les modes de consommation, les modes de production qu’il faudra naturellement transformer en profondeur et à large échelle.

Paul H. : Parlons  du rationnement de l’énergie qui est une mesure qui, selon la chercheuse Mathilde Szuba par exemple, se ferait au bénéfice des plus précarisés. Le rationnement suppose qu’il faille faire un choix entre plusieurs usages. Et donc d’arbitrer entre plusieurs usages de la liberté de circuler, de se chauffer, etc…

Véronique vdP : Mathilde Szuba défend une politique indispensable de rationnemment, en matière d’énergie. Le rationnement s’impose d’urgence à nous au regard des limites planétaires, se concrétisant soit en l’épuisement des ressources (ex. asséchement des nappes phréatiques), soit en dérèglement climatiques et environnementaux graves (ex. : il faut limiter au maximum l’usage du charbon pour son potentiel destructeur, plus que pour la pénurie des ressources en charbon que nous n’avons pas encore atteinte…). La particularité du rationnement est qu’il consiste en une politique de réduction collective et partagée des ressources – une vraie redistribution donc -, ou autrement dit en des efforts d’auto-limitation et de coordination de ces efforts. En l’absence d’une telle politique, ce sont les « forts/riches » qui captent toujours les rations, et les pauvres qui en sont privés (notamment parce que devenues rares, les rations sont trop chères). On peut imaginer donc un nombre limité de voyages aériens par personne sur une vie, un nombre maximal de véhicules en circulation, un moratoire sur la construction de piscines privatives, … le tout compensé par des dispositifs communs et accessibles (parc de véhicule partagé, réouverture de gares et de piscines communales,…). Bien entendu, l’acceptation sociale de ce nouveau niveau de contrainte dépendra de la légitimité de l’Etat qui les impose. Les Etats engagés sur cette voie « interventionniste » devront être irréprochables dans leur bonne gouvernance et donner l’exemple.

Discussion avec Florence Caeymaex

Paul Hermant : La question de la liberté ne s’est pas contentée d’être omniprésente pendant la crise du Covid : elle y a aussi fait effet de séparateur entre les manières de se comporter et de jauger un événement qui a atteint à la fois les individus et le collectif. C’est vrai par exemple pour le secteur associatif, pourtant habitué aux questions collectives et communautaires, mais dans lequel le débat sur les libertés individuelles a été intense. Est-ce que l’on peut considérer la période pandémique du Covid comme un tournant de ce point de vue ?

Florence Caeymaex : Oui. Tout le monde a vécu là quelque chose d’absolument exceptionnel… J’ai aujourd’hui 52 ans et jamais auparavant je n’avais connu de situation dans laquelle les pouvoirs publics s’étaient autorisés à limiter mes mouvements d’une façon aussi considérable. Sans doute certaines personnes, venant par exemple de terrains de guerres, avaient-elles déjà vécu de tels événements, mais notre pays n’avait pas connu cela depuis au moins 80 ans : bien peu de gens peuvent encore s’en souvenir. Il faut évidemment préciser qu’il ne s’agit pas de n’importe quelle liberté, mais bien de celle d’aller et de venir, c’est-à-dire aussi d’avoir une vie sociale, de vivre des activités de groupe, de faire des rencontres. Cette liberté-là, on l’écrit avec un grand L et devoir s’en passer est considéré comme une privation majeure. Mais ce n’est là qu’un aspect de la question. Parce qu’en fait, cette liberté fondamentale qui semble avoir toujours été là, elle dépend de nombreuses conditions que l’on n’aperçoit plus et qui ne sont plus interrogées, tant elles ont été invisibilisées. De sorte que, durant le Covid, le débat public est très rapidement passé de l’observation de la contrainte à la question de la dictature. Il manquait un segment à la discussion. Qui aurait permis de noter, par exemple, que les contraintes sur les corps ont été bien plus fortes dans les pays autoritaires et de relativiser l’usage qu’ont fait de cette contrainte nos pays hyper favorisés…

Paul H. : Précisément, on dirait que la liberté a partie liée au corps, à la contrainte faite au corps, qu’elle en est devenue indissociable. Ce corps politique, il semblait pourtant avoir presque disparu avant cette pandémie. Il semble être revenu avec le vaccin et depuis il est devenu central.

Florence C. : Dans la théorie politique actuelle, qui demande une nouvelle fois que nous faisions abstraction de ce qui se passe ailleurs sur le globe dans des situations bien moins privilégiées, le présupposé le plus ordinaire est que nous soyons toutes et tous des corps individuels propriétaires de nous-mêmes. Le fait que ce corps nous est propre engage le droit au respect de son intégrité physique : il me semble qu’il s’agit là d’une position en effet tout à fait défendable et qui doit continuer de l’être. Maintenant, le corps dont il est question ici n’est pas le corps réel : ce n’est pas un corps biologique, c’est le corps conceptuel de notre théorie politique. Parce que le corps biologique, c’est tout de même un peu plus compliqué que ça : on n’est même pas sûrs qu’il nous appartienne en propre. Cette pandémie et sa dissémination nous ont montré, par exemple, à quel point il était en fait lié aux autres. Les corps produisent quelque chose comme une solidarité biologique et physique… Les limites de notre individualité ne sont pas tout à fait claires, ce que certaines biologies mettent désormais clairement en évidence. Un autre corps apparaît qui se met en travers de la théorie politique et qui réfléchit autrement aux articulations et aux mécanismes qui permettent au corps individuel de s’associer sans se détruire ou se collisionner mutuellement. C’est la théorie de Hobbes et des multitudes. De sorte que la question aujourd’hui consiste plutôt à se demander comment faire de cette multitude un corps politique qui tienne le coup.

Paul H. : Mais ce corps politique, ce n’est pas lui qui était en première ligne lors du Covid, c’était plutôt le corps consommateur, le corps producteur, le corps au labeur, aussi le corps jouisseur.

Florence C. : En tout cas je dirais que le corps biologique était très présent. Mais aussi, pour le dire de manière très générale, le corps en tant qu’objet : le corps productif et reproductif a en effet été mis fortement au travail dans ses dimensions physiques ou organiques. C’est lui qui est largement réapparu via la pandémie, essentiellement et malheureusement dû au fait nous sommes tombés malades ou que nous l’étions potentiellement. Le virus nous a obligés à prendre en compte un certain nombre de dimensions de nos corps : maladies réelles pour certains, risques d’accidents respiratoires ou de grippes pour d’autres, objets de soins dans des hôpitaux en tension, objets de panique et de tentative de contrôle dans les maisons de repos, etc… Pour pouvoir explorer toutes ces facettes et toutes ces dimensions, nous aurions besoin d’une biologie à facettes multiples ou, à mieux dire, d’une enquête bio politique du virus…

Paul H. : En parlant de choses qui se déplacent et de notions qui bougent, on s’est surpris à constater qu’avec le Covid, l’usage de la notion de liberté dans la sphère publique avait été utilisée par des gens qui en étaient historiquement les principaux adversaires. Est-ce que la liberté est devenue une idée réac ?

Florence C. : Oui, mais uniquement parce que la notion de liberté qui a été importée dans ce débat en propose une version très dégradée. Il s’agit d’une définition terriblement appauvrie par des décennies de dogmatisme et de théories libérales, entièrement repliée sur le droit à disposer de soi-même. Là encore, je pense que le droit de disposer de soi-même est quelque chose d’essentiel mais à condition qu’on le situe dans un ensemble de conditions collectives. Même les théories libérales un peu sérieuses prennent en compte le fait que la capacité de pouvoir disposer de soi-même dépend de certains dispositifs politiques et sociaux et que, par exemple, c’est bien l’optimisation de l’état de santé dont nous jouissons dans nos pays qui rend possible toutes les libertés dont nous jouissons. La liberté de circuler est intrinsèquement liée, indépendamment des conditions sécuritaires externes, à la façon dont nous sommes physiquement protégés. Si je me casse la jambe au fin fond des montagnes, je peux me dire deux choses. La première, c’est que j’ai évidemment pris le risque de le faire parce que j’en ai la liberté et que je dispose de l’autonomie suffisante pour aller en montagne. Et la deuxième, c’est qu’il existe toutes sortes de dispositifs – jusqu’aux hélicoptères – qui vont intervenir et garantir des soins de santé capables de protéger ma vie… Les gens qui vivent des situations d’insécurités physiques et matérielles ne voyagent pas : dans le Sud global, la liberté que nous revendiquons est entièrement dépendante des investissements collectifs et des protections que procurent ou pas des dispositifs sociaux publics. Est-ce que ces mécanismes de protection sont autoritaires ou émancipateurs, c’est la question qui sépare. La position de la droite dure est de prétendre que la liberté dépend exclusivement de conditions individuelles et que ces dispositifs ne sont rien d’autre que des contraintes liberticides : c’est ce qui s’est passé durant le Covid. Mais en disant cela, on installe une sorte de paravent derrière lequel on permet la destruction de ces systèmes collectifs et publics qui, de fait, rendent possibles l’exercice des libertés. C’est l’objectif.

Paul H. : Précisément. Si je dis que les libertés ne sont pas automatiquement conductrices d’égalité tandis que le combat contre les inégalités, lui, garantit l’acquisition de libertés pour tout le monde, est-ce que nous sommes d’accord ?

Florence C. : Plutôt, en effet. Mais l’idée n’est pas facile à faire passer. La liberté est un vain mot si elle n’est pas la liberté de toutes et tous : entre la liberté et l’égalité, il existe donc une implication réciproque. Les femmes, pour prendre cet exemple, continuent de lutter pour un certain nombre de droits en associant aujourd’hui à leurs luttes d’autres minorités – de genre, trans, etc… – et l’on voit bien que ces luttes pour obtenir une capacité d’agir renforcée et pour participer plus pleinement à la vie sociale sont indissociables de l’idée d’égalité : les libertés ainsi acquises valent pour tout le monde. Dans l’autre sens, ce que l’on appelle l’égalité au sens de l’égalité de conditions suppose l’existence ou la mise sur pied de toute une série de dispositifs et d’infrastructures collectives : une sécurité sociale, des services publics et de la justice sociale, pour commencer. Ce sont des conditions indispensables à l’exercice des libertés. Que voulez-vous faire d’une liberté qui vous serait accordée si vous êtes trop malade ou trop pauvre ?

Paul H. : Précisément, est-ce qu’il ne s’agirait pas de se ressaisir de la mémoire perdue des perdants, de toutes ces tentatives qui ont eu lieu dans le passé, qui se sont même développées à travers le temps mais dont les succès ont été occultés, quand elles n’ont pas été simplement étouffées ou anéanties ?

Florence C. : Enquêter sur notre passé afin de changer de regards et de modalités d’actions nous permettrait peut-être de découvrir en effet que ces tentatives d’organisation n’ont jamais complètement disparu. C’est le cas par exemple en Amérique latine où des formes de résistances des peuples autochtones ont toujours réussi à se maintenir et à percoler. Jusqu’à parvenir à porter au pouvoir certains dirigeants politiques. Mais surtout à faire vivre des universités autochtones, des mouvements de femmes, des formes communalistes… Paradoxalement, c’est sans doute la situation coloniale prolongée dans laquelle les populations se trouvent qui a permis à ces modes d’auto-organisation de se maintenir en obligeant, en quelque sorte, à créer des formes de communautés permettant la résistance. Chez nous, c’est différent : les compromis que nous avons passés avec les formes d’organisations sociales capitalistes nous ont privés des ressorts issus de la culture populaire. Et puisqu’il n’y a pas chez nous l’équivalent des cultures autochtones, nous devons donc trouver d’autres moyens de cultiver les mémoires. Mais là, je pense qu’elles sont en train de remonter comme le pétrole à la surface des eaux au 19ème siècle aux Etats-Unis sur les lacs du Nord ! Ce retour vers cette mémoire des luttes ou des organisations sociales est important car il permet aussi de ne pas fantasmer trop rapidement des choses comme le renversement de gouvernements ou la prise du pouvoir… Je crois vraiment à l’importance de penser les longues durées. Et donc aussi de se frotter à la question de ce qu’il faut faire d’un passé embarrassant. Il va nous falloir démanteler, comme on dit dans l’industrie nucléaire et comme y invitent Alexandre Monnin, Diego Landivar et Emmanuel Bonnet dans leur livre « Héritage et fermeture ». De ce côté-là aussi, du côté des choses qui vont durer malgré nous et que l’on appelle les « communs négatifs », on traîne un bagage, et il est terrible. Une fois encore, il nous faut saisir les deux mouvements à la fois : s’inspirer du passé d’un côté et le démanteler de l’autre.

Paul H. : Venons-en à la question propriétaire. On dirait qu’aujourd’hui, propriété et liberté sont devenus quasiment synonymes et qu’il existe une légitimité plus grande à jouir d’une liberté si on la possède…

Florence C. : Que faire en effet de cette croyance féroce dans la propriété privée ? Un immense courant de la philosophie politique mais aussi de pensées élaborées dans les luttes renvoient pourtant à l’idée que la propriété, c’est le vol. Et on a de bonnes raisons de le penser si on se base sur la dynamique de modernité européenne des ces 400 ou 500 dernières années qui ont bouleversé l’usage fait de la terre. L’anthropologue et économiste Karl Polanyi avait d’ailleurs noté, après avoir étudié l’économie des sociétés non modernes africaines, que cette façon eurocentrée de mettre en marché la terre, le travail et la monnaie était une exception dans l’histoire de l’humanité. Il est effectivement important de rappeler que cette idée de la propriété n’a jamais pu réellement fonctionner que dans les contextes où des formes d’organisations collectives se sont chargées de la garantir et de l’autoriser, permettant l’appropriation des ressources communes par certains au détriment des autres et privilégiant de fait la liberté de certains contre la liberté des autres. C’est pourquoi il est toujours bon de rappeler que la liberté, ce n’est pas d’agir à sa guise mais d’avoir la possibilité ou la capacité de déployer ses propres capacités dans ses relations avec les autres. Alors, sans aller jusqu’à aborder l’abolition pure et simple de la propriété privée, je pense en tout cas qu’il est vraiment nécessaire de réarticuler la question de la propriété avec celle de l’accès et de l’usage : il s’agit de ne pas mutiler ce qui existe, d’une part, et de répondre à la question des besoins et des demandes, d’autre part. Nous disposons d’un important corpus de théorisations d’économie et de philosophie politiques sur la question : on peut parler de propriétés collectives, on peut aussi parler de communs, on peut parler de porosités entre privé et collectif… Il existe un grand nombre de propositions pour répondre à la prééminence de la solution propriétaire. Nous ne sommes pas démunis.

Paul H. : Il existe également la question du rationnement, donc de la limitation des usages et des accès et conséquemment de celle des libertés ou de l’idée que l’on s’en fait. On a compris maintenant que l’on ne pourrait pas continuer à supporter un train de vie occidental bien longtemps et qu’il va falloir faire des choix. Dans un monde fini, les possibilités aussi sont finies. Il ne fait toutefois aucun doute que cette nouvelle donne va engendrer conflits et contestations.

Florence C. : L’enjeu me semble être de bien articuler. Je veux dire de se préparer, littéralement, à parler clairement, à se faire entendre, à proposer un discours raisonnable, rationnel même. Il s’agit d’affronter raisonnablement cette évidente conflictualité. Et de la penser également de façon globale, c’est-à-dire de l’articuler – au sens de la relier, cette fois – à plus grand que soi. Ces enjeux me paraissent ressembler à ceux rencontrés lors des confinements liés au Covid, car là aussi il est question de liberté de circuler. Ce qui a rendu possible notre liberté d’aller et venir provient de la même source que ce qui a permis d’éclairer les cités à un point tel qu’il est compliqué aujourd’hui d’encore apercevoir un ciel étoilé. C’est l’énergie que nous avons à notre disposition qui permet cela. On pourrait sans doute classer le type de société en fonction du type d’énergie qu’elle utilise : une société basée sur des ressources hydrauliques ou sur la traction animale, ce n’est pas la même chose qu’une société fondée sur l’usage des fossiles. L’énergie fossile, qui est le nerf de la guerre des puissants, engendre des inégalités fortes dans ses usages comme dans sa production. Il faut creuser pour trouver cette énergie et ces trous ne se font pas n’importe où ni au détriment de tous : l’appropriation de territoires et la spoliation de leurs occupants est la condition de cet approvisionnement en énergie. Alors, la question fondamentale est sans doute de se rendre compte que nous n’avons plus le choix. Je veux dire que nous ne sommes plus en position de choisir puisque le choix a été fait il y a longtemps. Les trous l’ont emporté. Il nous faut maintenant décider. C’est le moment de décision. Mais décider avec un soin tout particulier pour celles et ceux qui sont déjà en situation de perte aujourd’hui, celles et ceux qui ont été exclus de ces choix antérieurs et de leurs conséquences. Mais que ces décisions engendrent des contraintes, c’est bien entendu inévitable. A titre personnel, je suis par exemple favorable à la réduction de la vitesse sur les autoroutes et au bridage des véhicules. Les particules fines tuent plus de 40.000 personnes en France chaque année. Et ça ne touche pas que les pauvres, même les privilégiés sont en souffrance du mode de vie dans lequel on s’est vraiment enfoncés…