Analyse

Crise écologique et démocratisation du travail

La crise écologique reste le défi central que l'humanité doit affronter, malgré le virage des priorités politiques. Entreprendre les transitions nécessaires implique de transformer radicalement les pratiques de production et de consommation, ce qui dépasse le cadre politique global organisé autour de la Transition Juste et appelle à approfondir la démocratie au travail.

La crise écologique reste le défi central que l’humanité doit affronter, malgré le virage des priorités politiques. Entreprendre les transitions nécessaires implique de transformer radicalement les pratiques de production et de consommation, ce qui dépasse le cadre politique global organisé autour de la Transition Juste et appelle à approfondir la démocratie au travail.

De la Transition Juste à la démocratisation du travail

Issue des mouvements syndicaux avant de devenir le cadre politique dominant pour lutter contre la crise climatique (Galgóczi 2022), la Transition Juste conçoit le rôle des travailleurs de manière restrictive. Le principe normatif de base est la promotion des quatre piliers du travail décent (concept et programme introduit initialement par l’Organisation Internationale du Travail en 1999) : les droits fondamentaux au travail, l’emploi formel, la sécurité sociale et le dialogue social. Dans ce cadre, les institutions de dialogue social constituent la seule voie de participation des travailleurs, dont la portée écologique est encore limitée. Selon l’Organisation Internationale du Travail (OIT), moins d’un quart des négociations collectives dans le monde intègre des enjeux environnementaux (ILO 2022). Face à ce constat, il est nécessaire de repenser la nature et le périmètre des institutions définissant le rôle des travailleurs au sein des entreprises.

La participation des travailleurs au gouvernement des entreprises s’avère essentielle pour accélérer la transition écologique. La rationalité instrumentale inhérente aux entreprises capitalistes traite l’humanité et la planète comme des ressources exploitables au profit des actionnaires. Outre le contrôle « externe » imposé aux entreprises par les États en vue de la décarbonisation de leurs processus, la transition écologique nécessite une réorientation « interne » de leurs finalités. La démocratisation de la structure décisionnelle des entreprises à travers la montée en droits politiques des travailleur·ses représente une alternative au monopole de l’extractivisme capitaliste (Ferreras 2019).

Contrairement à la rationalité instrumentale portée par les « apporteurs de capital », les travailleur·ses, en tant qu’ « investisseur·ses en travail » (Ferreras 2012), entretiennent un lien concret et permanent avec les processus et les services fournis par les entreprises. Leur investissement en corps et esprit au travail se traduit en connaissance décisive des difficultés, des risques divers, ainsi que des potentiels d’innovation. À la différence des actionnaires, les travailleur·ses entretiennent également un lien étroit avec les territoires, en intégrant souvent les communautés locales qui subissent les dégradations environnementales provoquées par les opérations industrielles et les infrastructures des services. En l’absence de voies politiques d’expression au sein des entreprises, cette primauté écologique des investisseur·ses en travail se manifeste de manière critique à travers des conflits éthiques et environnementaux au travail (Coutrot 2021). L’exclusion des travailleurs et travailleuses des décisions stratégiques prive les entreprises – et l’humanité – de leurs contributions potentiellement cruciales à l’adaptation des processus économiques aux limites planétaires (Ferreras et al. 2020; Raworth 2017).

Le rôle stratégique des travailleurs dans les transformations écologiques

Malgré l’approfondissement de la crise écologique, le dilemme emploi versus environnement est devenu monnaie courante. Ce dilemme renvoie à l’opposition qu’on retrouve souvent dans des secteurs à forte intensité carbone, entre la défense des emplois pour des raisons « sociales » et la nécessité d’introduire des mesures de protection de l’environnement. Des tensions peuvent alors émerger entre une « justice sociale » et une « justice environnementale ». Déduire de cas particuliers que les travailleurs et travailleuses sont intrinsèquement opposé·es à l’écologisation des industries et des services serait une généralisation abusive qui ne correspond pas à la réalité que la recherche scientifique continue d’éclairer (Herzog et Zimmermann 2025). En effet, contre cette « anthropologie imaginaire » (Bourdieu 2000) qui réduirait le rapport au travail à sa seule dimension instrumentale, divers champs de recherche mettent lumière le rôle stratégique des travailleur·ses dans les transformations écologiques.

À l’encontre d’une vision monolithique de l’action syndicale, des enquêtes récentes montrent que les choix stratégiques des syndicats en matière d’enjeux écologiques varient entre l’opposition, la réaction, l’affirmation ou la transformation et que cette variation dépend d’une série de conditions externes et internes aux organisations syndicales (Kalt 2022). Une étude récente dans le secteur automobile en Italie souligne le rôle essentiel de la mobilisation et de l’organisation des travailleurs et travailleuses dans l’élaboration d’un plan de reconversion écologique comme exemple de « transition écologique par le bas » (Andretta et Imperatore 2024). En élargissant la focale des acteurs au travail, les Environmental Labor Studies répertorient des luttes de travailleur·ses et de communautés contre les dégradations environnementales sur les territoires et suggèrent l’émergence d’un labor environementalism, c’est-à-dire une relation particulière entretenue avec la nature, comme un lieu à protéger et à apprécier qui s’éloigne de la logique d’appropriation capitaliste (Räthzel et al. 2021 ; Stevis et al. 2018).

Outre la mobilisation des acteurs au travail, d’autres champs d’études rendent compte du rôle stratégique de la participation des travailleur·ses dans les trajectoires d’écologisation au sein des entreprises. Des recherches sur les organisations « hybrides » et les coopératives soulignent comment la modification des statuts juridiques et la diversification des missions pour intégrer des valeurs sociales et environnementales, ainsi que l’encouragement de la participation effective de leurs membres, peuvent contribuer à la transition écologique (Haigh et Hoffman 2014 ; Preluca et al. 2022). L’émergence du « green empowerment » dans la littérature de gestion témoigne, malgré sa définition instrumentale axée sur l’amélioration de la performance des entreprises, des liens positifs entre la capacité d’action accrue des travailleur·ses sur leur lieu de travail et l’amélioration des aspects environnementaux des entreprises (Markey et al. 2016). Enfin, des études en science, technologie et société soulignent la nécessité de moins se concentrer sur les régimes sociotechniques pour mettre en relief les pratiques des travailleur·ses qui soutiennent les parcours de durabilité entrepris par les organisations (Moilanen et Alasoini 2023).

Dans notre recherche au sein d’entreprises ayant aligné leurs activités principales sur des objectifs écologiques, nous avons constaté que l’implication des travailleur·ses à différents niveaux de décision a joué un rôle essentiel dans la consolidation des contributions écologiques de ces organisations. Que ce soit le recyclage industriel des matières premières et secondaires, le développement d’ingrédients alimentaires d’origine végétale, de l’écoconstruction ou de la cyclo-logistique, la participation des travailleurs et travailleuses à travers divers mécanismes a permis de stabiliser ces nouvelles activités dans le temps (Ferreras et Pérez Sepúlveda 2025).

Dans un contexte d’aggravement de la crise écologique, ces recherches soulignent le rôle crucial, mais souvent négligé, de la participation des travailleur·ses aux décisions dans l’écologisation des entreprises. Dans des conditions institutionnelles et économiques propices façonnées par l’État, la démocratisation du travail, par le biais d’un élargissement de la participation des travailleurs et travailleuses aux décisions stratégiques des entreprises, devient un levier critique de l’accélération de la transition écologique (Ferreras et al. 2020).

Bibliographie

Andretta, Massimiliano, et Paola Imperatore. 2024. « Towards an Ecological Transition from Below: Insights from a Workers’ Mobilization in the Automotive Sector ». Acta Politica, publication en ligne anticipée, août 29. https://doi.org/10.1057/s41269-024-00352-8.

Bourdieu, Pierre. 2000. Les structures sociales de l’économie. Éditions du Seuil.

Coutrot, Thomas. 2021. « Le conflit éthique environnemental au travail : une première analyse empirique à partir de l’enquête Conditions de travail 2019 ». Travail et Emploi 3 (166): 183‑206.

Ferreras, Isabelle et Sebastián Pérez Sepúlveda. 2025. Empowering Workers to Accelerate the Ecological Transition: Findings and Challenges from Belgian ‘Best-in-class’ companies, Policy Brief, Projet LAMARTRA. https://www.belspo.be/belspo/brain2-be/projects/reports/LAMARTRA-policy-brief-WP5-website.pdf

Ferreras, Isabelle, Julie Battilana, et Dominique Méda. 2020. Le manifeste travail: démocratiser, démarchandiser, dépolluer. Éditions du Seuil.

Ferreras, Isabelle. 2019. Democratising Firms. A Cornerstone of Shared and Sustainable Prosperity. 10. CUSP essay series on the Morality of Sustainable Prosperity.

Ferreras, Isabelle. 2012. Gouverner le capitalisme ? Pour le bicamérsime économique. PUF.

Galgóczi, Béla. 2022. « From a ‘Just Transition for Us’ to a ‘Just Transition for All’ ». Transfer: European Review of Labour and Research 28 (3): 349‑66. https://doi.org/10.1177/10242589221125066.

Haigh, Nardia et Andrew J. Hoffman. 2014. ‘The New Heretics: Hybrid Organizations and the Challenges They Present to Corporate Sustainability’. Organization & Environment 27 (3): 223–41. https://doi.org/10.1177/1086026614545345.

Herzog, Lisa, et Bénédicte Zimmermann. 2025. « Sustainable work: A Conceptual Map for a Social-ecological Approach ». International Labour Review 164 (1). https://doi.org/10.16995/ilr.18834.

ILO. 2022. Social dialogue report 2022: Collective bargaining for an inclusive, sustainable and resilient recovery. International Labour Organization. https://doi.org/10.54394/VWWK3318.

Kalt, Tobias. 2022. « Agents of transition or defenders of the status quo? Trade union strategies in green transitions ». Journal of Industrial Relations 64 (4): 499‑521. https://doi.org/10.1177/00221856211051794.

Markey, Raymond, Joseph McIvor, et Chris F. Wright. 2016. « Employee participation and carbon emissions reduction in Australian workplaces ». The International Journal of Human Resource Management 27 (2): 173‑91. https://doi.org/10.1080/09585192.2015.1045009.

Moilanen, Fanni, et Tuomo Alasoini. 2023. « Workers as actors at the micro-level of sustainability transitions: A systematic literature review ». Environmental Innovation and Societal Transitions 46 (mars): 100685. https://doi.org/10.1016/j.eist.2022.100685.

Preluca, Andreea, Karin Hakelius, et Cecilia Mark-Herbert. 2022. ‘Sustainability of Worker Co-Operatives’. Sustainability 14 (18): 11542. https://doi.org/10.3390/su141811542.

Räthzel, Nora, Dimitris Stevis, et David L. Uzzell, éd. 2021. The Palgrave handbook of environmental labour studies. Palgrave handbooks. Palgrave Macmillan. https://doi.org/10.1007/978-3-030-71909-8.

Raworth, Kate. 2017. Doughnut economics: seven ways to think like a 21st century economist. Chelsea Green Publishing.

Stevis, Dimitris, David Uzzell, et Nora Räthzel. 2018. « The labour–nature relationship: varieties of labour environmentalism ». Globalizations 15 (4): 439‑53. https://doi.org/10.1080/14747731.2018.1454675.