L’objectif de cette recherche exploratoire est de décrire et comprendre les expériences de travail des celles et ceux concernées par cette formalisation du secteur TDS, et qui pourraient potentiellement être intéressé·es par des espaces de travail collectifs. La première partie de cette étude est consacrée à une clarification du contexte réglementaire belge au sein du paysage législatif européen concernant le travail du sexe. La deuxième partie décrit le processus de problématisation de l’enquête en cours. Dans la troisième partie, dont le contenu s’appuie sur les propos des personnes interviewées, s’attache à décrire et analyser le TDS en tant qu’expérience de travail.
Introduction générale
La réforme du Code pénal sexuel intervenue en 2022 en Belgique, et sur laquelle nous reviendrons plus en détail dans ce document, décriminalise le travail du sexe et clarifie la notion de proxénétisme. Le nouveau contexte réglementaire rend ainsi possible d’expérimenter des relations collectives de travail pour les travailleur·ses du sexe (TDS) qui seraient auparavant tombées sous le coup du proxénétisme. Cependant, une problématique récurrente à laquelle sont confronté·es les TDS est le manque d’accès à des espaces de travail assurant des conditions de travail décentes. Bien que la décriminalisation du travail du sexe ouvre la possibilité légale de louer ou d’acquérir un espace de travail du sexe, les possibilités de pouvoir le faire officiellement restent dans les faits difficiles à mettre en œuvre. En effet, l’ouverture d’espaces commerciaux reste soumise à l’approbation des bourgmestres, à l’accord des propriétaires, et ne peut faire l’impasse sur un voisinage tolérant. De plus, les contextes de gentrification des villes et de spéculation immobilière rendent les lieux de vie comme de travail de plus en plus inaccessibles aux populations urbaines les moins privilégiées. Dès lors, comment exister en tant que TDS dans un contexte décriminalisé, et comment évaluer les impacts de la décriminalisation, si le manque de choix dans les lieux d’exercice persiste à créer des situations de travail illégales ou insatisfaisantes pour les TDS ?
Dans le contexte de la décriminalisation, les prémices de la présente recherche portant sur les espaces de travail du sexe sont initiées par l’association UTSOPI en collaboration avec l’Université Libre de Bruxelles (ULB) autour du souhait de collaborer sur un projet de recherche-action dédié à un espace de travail du sexe autogéré/coopératif. L’équipe alors constituée de Julie Sojcher et de Marianne Chargois, et est à la recherche de chercheur·ses intéressé·es pour collaborer sur ce projet. L’éclairage fourni par le CESEP concernerait plus particulièrement les expériences d’autogestion et de coopératives en Belgique. Les premières rencontres de l’équipe aujourd’hui impliquée dans cette recherche ont lieu à partir de février 2024, ajoutant aux personnes précitées Ana Daniela Dresler, Julien Charles et Pierre Démotier. Les rencontres se font sur base du dossier de présentation de la « Recherche Action Participative – Pour des espaces de travail du sexe autogérés » (RAP). Elles permettent d’ajouter aux intérêts de recherche pré-identifiés l’expérience de plusieurs recherches action/collaborative/expérimentale antérieures (Smart, TZCLD, Territoire Accompagnant…). Outre l’engouement pour l’idée d’une nouvelle recherche expérimentale et l’identification d’intentions politiques partagées, la discussion porte alors, entre autres, sur le statut d’emploi, soulevant à la fois l’enjeu pratique des ressources économiques non-informelles via lesquelles les TDS peuvent contribuer financièrement à un espace de travail partagé, et l’enjeu social de la protection du droit du travail et d’un statut d’emploi, mais aussi le caractère excluant d’une telle entrée qui écarte de fait les TDS en séjour irrégulier en Belgique. Cette tension, entre maintien des revenus dans l’économie informelle et déclaration officielle de ceux-ci, parcourt cette recherche. Nous avons donc fait le choix de travailler le sujet au prisme des espaces de travail, officiels ou non, croisé avec la question du statut d’emploi (envisagé sous la forme d’un continuum allant du travail au noir au salariat en passant par l’entreprenariat). Pour travailler ces enjeux complexes, la possibilité de collaborer avec la Clinique juridique Rosa Parks (UC Louvain) est évoquée aux côtés des négociations entamées par UTSOPI pour intégrer la coopérative SMART.
En parallèle d’un premier travail de documentation autour des expériences d’espaces de travail partagés (telles que celle menée par l’association Aspasie en Suisse), des études scientifiques et des enquêtes de terrain existantes, cinq entretiens exploratoires ont été menés avec des TDS exerçant leur activité en auto-gestion ou au sein d’espaces de travail partagés. Sur cette base, nous avons pu clarifier les définitions des termes de la recherche, notamment en ce qui concerne les statuts d’emploi (travail dissimulé, salariat, indépendance, etc.) et le concept d’« autogestion ». Si l’auto-gestion comporte une forte promesse utopique vis-à-vis de la subordination qui caractérise l’organisation du travail en régime capitaliste, elle n’est qu’une des formes d’organisation que peuvent adopter des espaces de travail du sexe dans le nouveau cadre législatif, en fonction des souhaits des TDS impliqué·es. Nous faisons donc le choix de parler d’espaces de travail « partagés » plutôt qu’ « autogérés » afin de penser, avec les premières et premiers concerné·es, un continuum d’espaces de travail du sexe partagés/collectifs et/ou autogérés.
Sur base de ces travaux préparatoires, l’objectif de la recherche a pu être identifié comme suit : dresser un état des lieux des espaces de travail du sexe en Belgique et des modalités de travail au prisme de ces espaces.
