Le numérique, agent démobilisateur de la citoyenneté ?​

Par Myriam van der Brempt

« La citoyenneté sur internet ? Ah oui ! Y a des problèmes ! » Ce que vise ce propos si souvent entendu concerne avant tout les incivilités – et pire : racisme, sexisme, homophobie, haine… exprimés sans retenue – par réseaux sociaux interposés. Mais est-ce là le cœur de la citoyenneté ? Déployer des postures de citoyen en matière numérique, c’est en tout cas bien plus que cela… Exploration.

La citoyenneté, c’est une affaire de pouvoir. Par définition, une démocratie confère aux habitants de son territoire un pouvoir politique, qui s’appelle la citoyenneté. Exercer sa citoyenneté, c’est-à-dire prendre sa place de citoyen, c’est participer aux choix de société, peser sur eux, les infléchir, contribuer à les faire évoluer.

La citoyenneté dans le domaine du numérique est donc elle aussi, avant tout, une affaire de pouvoir. Les citoyens, en démocratie, ont à exercer ce pouvoir pour éclairer et influencer les choix de société en matière de développement numérique. Comment ce chantier se présente-t-il ? D’une part, se posent dans cette matière toutes les difficultés que l’exercice de la citoyenneté pose aujourd’hui dans tous les secteurs des sociétés démocratiques, ce qui n’a rien d’étonnant. D’autre part, le développement technologique lui-même prend des formes qui tendent à l’éloigner a priori de la citoyenneté et à démobiliser les citoyens. De sérieuses prises de conscience sont nécessaires ici. Enfin, des vigilances nouvelles et des démarches nouvelles, des pistes tant virtuelles que réelles, souvent expérimentales et locales, mais très nombreuses voient le jour un peu partout. Toutes visent à reprendre un légitime pouvoir citoyen dans le domaine du numérique. Et c’est inspirant…

Le numérique, miroir d’une citoyenneté en crise

Le numérique fait partie des structures de notre société et, à ce titre, il constitue un reflet du fonctionnement social tel qu’il est. A l’instar de nos autres constructions sociales – les soins de santé, le travail, l’école, par exemple –, il est pétri de tout ce que charrie la société qui lui est contemporaine : l’état des connaissances et des techniques, les moyens estimés disponibles, mais aussi des valeurs, dont certaines seulement sont conscientes et choisies, des intentions diverses, des problèmes non résolus, des rapports de force, des préjugés et des idéologies sous-jacentes, et bien sûr une part d’impensé…

La citoyenneté rencontre donc les mêmes difficultés dans le domaine numérique que dans la société en général. « Les technologies n’en sont que le reflet ou l’accélérateur », écrit Hubert Guillaud, et non la cause. En voici quelques exemples, directement reliés aux principes majeurs de la démocratie.

Le principe d’égalité, fondement de la démocratie, n’est mis en pratique pour les utilisateurs d’internet ni au niveau d’une égalité d’accès ni au niveau d’une égalité de traitement, comme le soulève Périne Brotcorne. En outre, les discriminations, socio-économiques ou raciales par exemple, vont plus loin : elles peuvent être inscrites dans la conception même d’algorithmes qui classent les utilisateurs en fonction de leur lieu de résidence, de logiciels de reconnaissance faciale qui n’identifient pas tous les types de population avec le même degré de fiabilité ou d’appareils issus de l’intelligence artificielle (IA), comme tels distributeurs de savon à reconnaissance optique, installés dans des lieux publics et qui ne réagissent pas aux peaux sombres !

Autre exemple. Le débat dans l’espace public, indispensable pour confronter les points de vue et nourrir l’intérêt général en démocratie, ne fonctionne pas mieux sur les plates-formes ou les réseaux qu’en présence physique des interlocuteurs. Entre non-régulation et censure, entre défense d’intérêts purement personnels et récupération populiste des opinions, entre plainte et prétention à la vérité, la pratique des libertés d’opinion et d’expression reste décidément un exercice difficile. Ce que j’appelle volontiers rouspéter (se plaindre et exprimer des frustrations) passe aujourd’hui pour de la citoyenneté aux yeux de nombreuses personnes : les réseaux sociaux décuplent simplement ce phénomène ! Ainsi, la caisse de résonance que constitue internet donne en effet aux propos haineux ou polarisants une diffusion plus ample, mais le problème de la nature même de ces propos n’est pas né avec la communication digitale.

Évoquons encore la participation des citoyens, indispensable à une démocratie vivante et souvent confondue aujourd’hui, en ligne comme dans la vraie vie, avec la satisfaction ou l’insatisfaction de consommateurs et de clients, tant la dimension économique néolibérale a supplanté le politique. Le problème de citoyenneté est réel, car un client, même s’il est dit « roi », abandonne en réalité son pouvoir au vendeur et à ses stratégies publicitaires. Qui plus est, souvent sans même s’en rendre compte…

Que le numérique ne soit pas plus démocratique ni plus citoyen que le reste de la société ne doit pas nous surprendre, mais il ne s’agit pas d’ignorer ces vraies questions pour autant ! Notons seulement qu’on ne résoudra pas ces problèmes démocratiques importants en considérant qu’ils sont propres au numérique. En outre, les deux études publiées en 2012 et 2013 par Jean-Luc Manise, à cet égard, sont encore tout à fait d’actualité : internet pose beaucoup de problèmes, mais ouvre aussi aux démarches citoyennes de nombreuses opportunités…

Plus radical : politique et technologie sont-elles compatibles ?

Dans le domaine du numérique, les questions de citoyenneté prennent cependant aussi certaines formes spécifiques liées à l’idéologie qui entoure la technologie contemporaine. Et ce n’est pas sans conséquence pour l’exercice de la citoyenneté. Voyons cela.

L’innovation a remplacé le progrès

On a pris l’habitude de dire aujourd’hui que les avancées technologiques relèvent de l’innovation. Il n’est plus question de progrès. Or, depuis le XVIIIe s., nous vivions dans l’idéologie du progrès, qui nous a fait voir l’évolution globale de nos sociétés comme un bien, ou au moins un mieux. De progrès à innovation, un simple changement de vocabulaire ? Pas tout à fait, car contrairement au progrès, l’innovation, c’est moralement neutre et objectif. Nous pourrions penser que c’est mieux : on ne nous leurre plus sur les bénéfices escomptés. Mais du même coup, on a éliminé la question de la valeur du « nouveau ». Et désormais, c’est l’innovation elle-même, comme telle, qui tend à passer pour avoir, d’office, de la valeur. C’est nouveau, donc c’est bien…

En matière de citoyenneté, nous avons perdu au change. Le progrès apporté par telle nouveauté pouvait faire l’objet d’un débat : – est-ce réellement mieux ? Ou moins bien sous certains aspects ? Que reste-t-il à améliorer ? Que décide-t-on pour la suite ?…  L’innovation, par contre, ne se discute pas puisqu’elle s’affiche comme purement scientifique et non porteuse de valeurs. Pourtant, il y a forcément des décisions et des choix à l’origine et au cours des processus innovants. Mais les citoyens ne les perçoivent pas et ne prennent souvent même pas conscience qu’il y a là des enjeux de société sous-jacents. Tout se passe comme si l’innovation ne concernait en rien la citoyenneté…

L’apparente neutralité de la technique

Le numérique se développe sous les apparences de neutralité de la technique. Cette question n’est pas récente. Depuis Platon, elle se pose de cette façon-ci : la technique ne deviendrait-elle bonne ou mauvaise que selon l’usage que l’on choisit d’en faire, alors que par elle-même, elle serait neutre ? Ou bien faudrait-il déjà la considérer comme bonne ou mauvaise à partir de sa conception : sur quels aspects de la vie va-t-on axer la recherche technologique, au bénéfice de qui ou de quoi, de quelle manière veut-on que l’outil technique prolonge ou remplace la nature, etc. ?

L’enjeu politique lié à cette alternative est important. Si on affirme que la technologie est neutre en elle-même, son développement dépend uniquement des avancées scientifico-techniques possibles à un moment donné et échappe complètement aux choix de société et à l’exercice du pouvoir citoyen. C’est pourquoi la critique citoyenne du numérique dénonce sans relâche cette apparence de neutralité technique, qui tend à démobiliser les citoyens en les convainquant de leur impuissance en face du géant numérique omniprésent. L’enjeu est bel et bien que les citoyens prennent conscience des mécanismes à l’œuvre dans les technologies en général et dans le numérique en particulier, pour qu’ils retrouvent du pouvoir sur ce domaine majeur de la société contemporaine.

Le dossier d’Alter Echos intitulé « Transformation numérique. Au tour de l’associatif », pose les bonnes questions et repère courageusement la pierre dans le jardin du secteur associatif lui-même. Manon Legrand écrit : « Dans l’urgence [liée au Covid], on ne s’est en effet pas trop posé la question du quoi – « quel » numérique laisser entrer dans des lieux pédagogiques – et du « comment ». Si bien qu’on a déroulé […] le tapis rouge aux GAFAM. » Et Alain, des CEMEA, illustre ce paradoxe : « On s’offusquerait d’un logo McDo mais on se fout d’un Windows dans un cours en ligne, tout comme on réfléchit sur la limonade qu’on consomme dans une asso, et pas sur les outils numériques »… Le dossier expose toute une série de raisons pour lesquelles le numérique échappe souvent à la vigilance critique pourtant congénitale au secteur associatif. Il reste que l’apparente neutralité des technologies numériques achève malheureusement sans doute d’endormir notre vigilance et nous convainc, sinon que ce n’est pas si grave, du moins que nous n’avons pas prise sur ce qui se passe à ce niveau.

Voilà ce qui est pernicieux là-dedans : le fonctionnement technologique démobilise les citoyens en faisant disparaître sa propre dimension politique. Et ce de multiples façons :

  • En tant qu’usagers du numérique, nous n’avons pas accès aux choix qui ont été posés en amont des interfaces ou des objets issus de l’IA qui nous sont proposés. Les entreprises qui les ont construits étaient-elles mues par d’autres enjeux que le profit ? Doivent-elles en rendre compte auprès de qui que ce soit ? Leurs techniciens ne prennent-ils pas des décisions « pragmatiques » en matière de procédures ou de raisonnement, sans que les enjeux de ces choix soient pris en compte ? Tout cela est en tout cas du domaine de l’invisible (et du coup, de l’inexistant?) pour les citoyens utilisateurs.
  • Les procédures sont automatisées pour construire des algorithmes, ce qui place les discriminations éventuellement générées au passage hors de portée et de prise des intéressé.es (discriminé.es) ou de ceux qui voudraient en dénoncer l’injustice.
  • Ces formes de discrimination, quand elles font scandale et amènent trop d’ennuis aux entreprises productrices, sont analysées comme de simples « biais » du dispositif technologique, qui appellent un correctif purement technique et non un débat sur les valeurs, un choix en amont, un changement de mentalité, une priorisation des choix de sens sur les performances techniques, etc.
  • Ces corrections sont confiées à des techniciens spécialistes… du numérique, et non de la justice sociale ou de la citoyenneté.
  • Personne, enfin, n’en prend ni n’en assume la responsabilité politique, car les acteurs sont des entreprises privées et qu’il n’y a pas d’étape de choix de valeurs en rapport avec un projet de société : il s’agit seulement de corriger des erreurs factuelles quand ça ne marche pas ou que cela devient commercialement nuisible.

La dimension politique du numérique tend ainsi à disparaître purement et simplement, par le seul fait de l’apparente neutralité de la technologie. La question démocratique en devient d’autant plus cruciale : comment ramener les enjeux citoyens au-devant de la scène numérique ? Comment permettre aux gens d’exercer leur légitime pouvoir citoyen dans ce domaine ?

Des démarches citoyennes inspirantes

Les initiatives citoyennes sont en réalité très nombreuses et je dois malheureusement m’en tenir ici à n’en évoquer que quelques-unes, très brièvement.

  • Analyser, critiquer, visibiliser les enjeux du numérique pour rendre conscientes un maximum de personnes.
  • Protéger le pouvoir des citoyens passe aussi par la protection de leur vie privée. Le RGPD européen, d’abord contesté outre-Atlantique au nom du libre marché, est aujourd’hui défendu par certains au nom même de la démocratie : moins on en sait sur les autres, moins on pourra prendre le pouvoir sur eux. Et plus on préservera leur pouvoir de choix libre, leurs libertés d’opinion et d’expression. Dans ce même objectif de liberté démocratique et de responsabilité de choix, il y a bien sûr aussi tout l’univers, à présent très construit, du numérique libre qui propose aux associations et au grand public un numérique éthique et local via des structures comme Domaine Public et Nubo. Ce sont autant de balises qui composent la feuille de route d’un numérique de proximité, plus social et moins gourmand en énergie, objet de ce numéro.
  • Travailler avec les laissés-pour-compte du numérique ou des technologies d’IA et prendre au sérieux leur expertise de terrain, fondée sur leur usage. C’est ce que font notamment les Habitant.e.s des Images : le « Code du numérique », réalisé par le Comité humain des Marolles et dont on peut découvrir le texte dans ce numéro, est l’aboutissement d’une telle démarche.
  • Travailler à remettre les technologies d’IA à la place où elles vont être fiables et utiles (non gaspilleuses, non menaçantes, non maltraitantes). Ceci renvoie à toute une série de questions : 1° Celle de la sobriété numérique, développée dans cet opus par Erick Mascart. Il ne s’agit pas seulement de limiter les quantités, mais de consulter les utilisateurs et de connaître finement leurs besoins avant de concevoir des produits numériques pour y répondre. 2° Celle du rôle de l’éducation permanente face à la fracture numérique. « Car l’existence d’une fracture numérique persistante dans une société de plus en plus digitalisée repose la question de l’émancipation. Où celle-ci se trouve-t-elle ? Dans l’accessibilité du numérique pour tou.te.s ? Ou dans une résistance menée face à la numérisation de la société ? » Comme l’explique Pierre Hemptinne dans nos pages, il y va notamment, à ce niveau, d’un projet culturel qui rende possible et plaisante la vie déconnectée. 3° Celle de l’intérêt et de l’impact d’une éventuelle diabolisation du numérique ou de son rejet intégral : rêver que la volonté démocratique soit un jour de supprimer le numérique, n’est-ce pas un leurre ? Et si c’en est un, ne faut-il pas mettre en question la tentation puriste (parfois la nôtre?) de nous réfugier dans « je ne mange pas de ce pain-là » ?
  • Au contraire de la tentation précédente, certains préconisent de se tenir au plus près des évolutions technologiques, de manière à identifier et saisir les contextes propices à se faire entendre, les moments où une analyse critique ou un groupe citoyen pourront peser sur une décision politique, de manière aussi à comprendre les technologies utilisées et les étapes de leur construction, etc.
  • Poser des questions (aussi celles qui fâchent), dénoncer, demander des comptes et résister en exprimant des points de vue politiques démocratiques, pour faire exister la dimension citoyenne dans ce domaine qui tend à l’ignorer complètement. C’est tout le propos du livre de Irénée Régnauld et Yaël Benayoun, Technologies partout, démocratie nulle part. Plaidoyer pour que les choix technologiques deviennent l’affaire de tous.
  • Développer les compétences citoyennes des gens au maximum : s’informer sur une question, débattre, se forger une opinion, prendre une décision à plusieurs, exercer son contre-pouvoir à bon escient, contribuer de façon pertinente…
  • Construire activement et nourrir consciemment le tissu social, les réseaux de socialisation, e.a. chez les jeunes et dans le cadre de l’école, où les enfants ont, très tôt, l’opportunité de côtoyer des expériences de vie différentes et donc de sortir de leur entre-soi. La chercheuse américaine Danah Boyd défend l’idée que l’école, qui porte des valeurs comme la socialisation, la lutte contre les inégalités, l’accueil de la diversité, etc. ne se donne pas les moyens que cela fasse partie des apprentissages certifiés pour les jeunes au même titre que les connaissances enseignées. Or il y a là des compétences majeures de la vie en société et de la démocratie. Quand celles-ci ne sont pas installées, les personnes recherchent une reconnaissance et des appartenances via les réseaux par tous les moyens, y compris en s’affiliant à des groupes et en tenant des discours clivants ou toxiques, pour se sentir faire partie d’une communauté. Certes, D. Boyd prend ici le problème des dérives sur internet très en amont de leur émergence, mais sa position a l’intérêt de rappeler que ce qui se passe dans le domaine du numérique nous renvoie en réalité toujours à nos choix et nos pratiques dans la vraie vie.

Toutes ces démarches citoyennes ont aujourd’hui leurs partisans et leurs détracteurs : du point de vue démocratique, débattons-en en effet ! Mais en matière de mobilisation citoyenne, elles ont toutes leur place et les activer toutes vaut la peine ! Car, au-delà des résultats ponctuels qu’elles peuvent engranger, elles ouvrent de multiples possibilités de prendre conscience des enjeux politiques du numérique, ce qui constitue déjà un sérieux défi à relever.