Derrière les écrans, une pollution colossale

Interview de Guillaume Pitron par Jean-Luc Manise

Au coeur de l’industrie du numérique, il y a le nuage. D’un simple effleurement de la main, on s’y déplace pour mille et une expressions de notre vie numérique : échanges de courriers, appels vocaux, visio-conférence, consultation de sites, achats en ligne, interactions sur les réseaux sociaux. Apparemment tout n’est qu’éther dans le web: à partir d’un écran tactile élégamment enchâssé dans un boîtier d’une centaine de grammes, les portes du Métavers s’ouvrent à nous. Mais derrière l’image d’Épinal distillée avec force et brio par les industriels du Web se cache une des industries les plus polluantes au monde.

Le câble Dunant de Google serpente de Virgina Beach à Saint-Ghislain

Durant 2 ans, Guillaume Pitron aidé d’une équipe d’enquêtrices et analystes est allé se confronter sur le terrain aux sources d’une industrie aussi riche en dollars qu’en acronymes, des GAFA aux NATU en passant par les BATX. En Chine dans la Province du Heilongjian où l’on extrait le graphite nécessaire à nos précieux écrans. A Luleå en Suède, à 100 km du cercle artique où refroidissent les photos et les stories des Européens inscrits sur Facebook. Ou encore sur la plage de la Parée Préneau, près de Saint-Gilles-Croix-de-Vie où une équipe d’une quinzaine de personnes dont 4 scaphandriers ont conduit les opérations «d’atterrage» du Dunant, l’un des deux câbles internet international dont Google est propriétaire. Il relie sur 6600 kilomètres la ville américaine de Virgina Beach, au sud de Washington, à l’un des centres de données de Saint-Ghislain.

Une fabrication couteuse en énergie

Le constat qui s’impose à la lecture du livre «L’enfer numérique : Voyage au bout d’un like» est sans appel. Guillaume Pitron: «La pollution digitale est colossale. Et elle est celle qui croît le plus rapidement. Elle est d’abord due à la fabrication des milliards d’interfaces qui nous permettent d’avoir des vies connectées. Il faut savoir que la seule fabrication d’un smartphone est responsable de près de la moitié de son empreinte environnementale et de près de 80% de l’ensemble de sa dépense énergétique. Ces interfaces deviennent chaque jour de plus en plus complexes. Elles combinent de plus en plus de matières premières et d’alliages qui demandent toujours plus d’énergie pour sa fabrication.»

Précieux métaux

«La pollution numérique est également générée par l’extraction, le raffinage des ressources et leur faible recyclage qui oblige à retourner à la mine plutôt que de développer une économie circulaire satisfaisante. Le numérique engloutit ainsi 15% de la production mondiale de palladium, 23% de l’argent, 40% du tantale, 4% de l’antimoine, 42% du béryllium, 66% du ruthénium, 70% du gallium, 87% du germanium et même 88% du terbium. Les câbles, routeurs, bornes et centres de données représentent 12,5% de la production mondiale de cuivre. 7% de celle de l’aluminium sont destinés aux TIC (technologies de l’information et de la communication). A côté de la pollution matérielle, il y a aussi la pollution en termes de CO2.»

4% des gaz à effet de serre, 10% de la consommation d’électricité

«L’industrie du numérique représente 4% d’émissions de CO2, notamment due à l’électricité nécessaire pour faire fonctionner l’ensemble de l’éco-système numérique avec en son coeur les centres de stockage de données qui fonctionnent 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. On considère qu’ils représentent 3% de la consommation d’électricité mondiale. Plus largement, l’économie numérique totalise 10% de la consommation d’électricité mondiale, une électricité qui est surtout d’origine carbonnée.»

Enfumage

«Voilà pour une double pollution que tout un chacun a des difficultés à appréhender. On parle peu de l’impact environnemental de l’infrastructure et des usages numériques. Le manque de prise de conscience de cette réalité là vient du discours marketing bien huilé des industriels pour qui le numérique n’est que nuage. À un autre niveau, celui du politique, une attachée parlementaire européenne résume bien la situation. La pollution numérique, regrette Sophie Rauszer, attachée parlementaire du groupe confédéral de la Gauche unitaire européenne/gauche verte nordique, c’est un angle mort de la pensée politique au niveau européen. »

3 espaces de critique politique

N’y aurait-il pas d’espace pour la critique politique du (tout) numérique en Europe ? Guillaume Pitron: «Si, je dirais même qu’il y en a 3. Le premier, c’est la santé mentale et la santé physique. Que seront nos existences si, à l’occasion d’une hypothétique pandémie, nous passons les phases de confinement avec des casques de réalité virtuelle sur la tête à nous promener dans des paysages virtuels en lieu et place de toute activité physique? Cette question se pose déjà aujourd’hui avec la perte de la capacité d’attention chez les jeunes en particulier et chez tout le monde en général. Elle s’explique par des techniques de captation visuelle et émotionnelle qui crée une sorte de désordre neurologique: ce sont ce qu’on appelle les troubles de déficit de l’attention. On voit çà et là le politique se saisir de cette question-là et vouloir mieux encadrer l’usage des réseaux sociaux au nom de cette valeur qu’on appelle la santé.

La valeur démocratie et la donne environnementale

Et puis il y a une autre valeur qui est fondamentale, c’est la démocratie. On voit le politique agir sur les réseaux sociaux au nom de la lutte contre les fake news, les deep fakes et plus généralement au nom de la préservation de la démocratie car le temps des réseaux sociaux n’est pas le temps de la démocratie et la violence des réseaux sociaux n’est pas compatible avec ce qu’on pourrait attendre d’une société harmonieuse dans laquelle la démocratie fonctionne normalement. Donc on voit le politique se saisir de cette question de notre utilisation du numérique sous l’angle de la préservation des valeurs démocratiques qui sont les nôtres. Et puis le troisième espace, c’est la question environnementale avec le dossier brûlant de la pollution numérique. Cela induit des chantiers d’importance comme la régulation de nos usages ou la remise en cause de la neutralité du web ou de sa pseudo gratuité.»

Crytpo, NFT, Métavers : le cocktail explosif de la 5G

Depuis la sortie du livre, comment la situation at-elle évolué? Guillaume Pitron: «Il n’y a pas à ma connaissance de chiffres nouveaux depuis que le livre a été écrit. Celui-ci se base sur des données d’avant Covid, non mises à jour donc. Ce serait intéressant de savoir à l’ère des apéros sur Whatsapp et des interviews média en ligne avec vidéo – ce qu’on ne faisait pas il y a encore un an ou deux – si cette digitalisation des pratiques va accentuer la pollution numérique, ou si cela va se compenser par le fait qu’on se déplace moins. Il y a quand même 3 éléments sur lesquels je voudrais insister : ce sont les crypto monnaies, les NFT (qui désigne un fichier numérique auquel un certificat d’authenticité numérique a été attaché) et le Métavers. Ces 3 technologies poussent à l’hyperconnexion et la surconsommation de bande passante et de puissance de calcul, donc d’énergie. Le seul Bitcoin représente près de 120 térawatt d’heure d’électricité annuellement, c’est-à-dire un petit peu moins qu’un pays comme l’Argentine dont la population est de 45 millions de personnes. Si le bitcoin était un pays, il serait au 32ème rang des pays les plus consommateurs d’électricité. Et on ne parle pas des autres crypto. »

Une surconsommation organisée

« Cette gabegie est organisée par les industriels qui organisent sciemment l’augmentation de la consommation énergétique et l’extraction des minerais. Selon une étude de l’équipementier Ericsson publiée en 2019, 20% des internautes consommeront d’ici 2025, chaque mois, 200 gigaoctets d’internet mobile «grâce» à la 5G, soit 10 à 14 fois plus que lorsqu’ils utilisaient la 4G! La 5G précède sans doute une révolution des usages : de nouveaux modes de consommation numérique, gourmands en bande passante, pourraient surgir comme les jeux et applications en réalité virtuelle, la diffusion de vidéos en direct ou la voiture connectée. Cette dernière peut en effet concentrer jusqu’à 150 calculateurs et produire, au bas mot, 25 gigaoctets de données par heure. Son ordinateur embarqué requiert dès lors le pouvoir de calcul d’une vingtaine d’ordinateurs personnels. Ce sont autant de tendances en contradiction totale avec les objectifs de lutte contre le changement climatique!»

Un autre numérique est possible ?

Dans ce contexte de course en avant permanente, est-ce qu’il y a de la place pour un numérique vert, plus responsable ou moins gourmand? Guillaume Pitron : «J’ai posé la question à une quantité d’experts et de responsables, avec différentes réponses que j’ai classées. A un bout du spectre, il y a la piste de la solution technologique qu’il ne faut pas écarter. Dans les labos, les ingénieurs travaillent sur des technologies qui vont peut-être permettre de stocker demain la donnée dans de l’ADN à un coût énergétique infiniment moindre qu’aujourd’hui. Cela permet d’espérer une réelle dématérialisation. On peut ainsi s’attendre à des interfaces qui ne ressemblent plus à des téléphones portables, mais à des lentilles. A l’autre bout du spectre, il y a la frugalité et la résilience permise par une consommation plus locale des outils, avec des réseaux internet plus locaux et low tech, également réparables et durables de par le fait qu’on en connaît le fonctionnement. Connaître le fonctionnement d’une technologie, cela veut dire inévitablement simplifier le fonctionnement de cette technologie. Et puis il y a la troisième voie dans laquelle la puissance publique pose la question de nos modes de consommation en injectant des doses de limitation de l’internet. On peut procéder à des délimitations techniques en bridant les infrastructures ou à des délimitations économiques en pénalisant d’un point de vue financier la consommation d’internet. On parle donc bien de la remise en cause de la gratuité ou de la simili-gratuité d’internet. On peut imaginer la mise en place de hiérarchies politiques entre les différents usages d’internet : si l’on considère que l’hôpital connecté est plus important que le Métavers, on va favoriser ce premier usage.»

3 pistes concrètes pour le secteur associatif

Ces 3 voies ne sont pas exclusives l’une de l’autre. Elles se déroulent devant nous en même temps et nécessitent de former différents profils. Des ingénieurs pour faire de la première voie un succès, des militants pour faire de la deuxième voie un succès, des politiques et des citoyens pour faire de la troisième voie un succès. Il faut quitter l’angle de la consommation pour embrasser la dimension sociale, écologique et politique du numérique.» Dans l’ouvrage « Cent ans d’associatif en Belgique… Et Demain ? » et plus précisément dans l’article « Numérique, les associations ont un pouvoir d’agir », nous proposons 3 pistes concrètes au secteur associatif : quitter Facebook et ne le remplacer par rien, rejoindre Nubo et le numérique coopératif à visage humain et cultiver les utopies réelles. La deuxième voie, évoquée par Guillaume Pitron, est ouverte…

PITRON Guillaume, L’enfer numérique : Voyage au bout d’un like, Les liens qui libèrent, 2021. Collectif 21 Ouvrage coordonné par Mathieu Bietlot, Manon Legrand et Pierre Smet, Cent ans d’associatif en Belgique… Et demain ? Agence Alter/ Collectif 21, 2022