La sobriété numérique, une voie bien difficile à emprunter…

Par Erick Mascart

Avant même la fin de la période estivale 2022, on pourra faire le constat qu’après les deux étés précédents soumis aux restrictions de la crise sanitaire, nombreux seront les vacanciers qui n’auront pu résister à un irrépressible besoin de voyager en optant pour un séjour dans une contrée suffisamment lointaine que pour justifier un déplacement en avion… Ainsi, mi-2022, on constate que le secteur du transport aérien de passagers, s’il n’est pas encore revenu aux chiffres d’avant Covid, redécolle sensiblement depuis le printemps. Avec, dans le ciel français par exemple, un trafic passager qui, pour avril à juin 2022, oscille autour des 80 % de ce qu’il était en 2019. Et l’on constate une reprise similaire du trafic passager à Brussels Airport.

Or nous ne pouvons (devrions ?) plus ignorer que le moyen le plus radical d’exploser notre budget carbone annuel est de prendre l’avion. Étant entendu que l’on parle ici d’un budget carbone compatible avec une trajectoire visant à limiter le réchauffement climatique à deux degrés au plus… Quand par ailleurs, selon le classement du Global Footprint Network, la Belgique est dans le top 15 des pays qui consomment le plus vite les ressources dont ils disposent sur base annuelle (biocapacité), et qu’en 2022 elle peut revendiquer avoir atteint le « Jour du dépassement de la Terre » à la date du 26 mars, il n’y a probablement pas de quoi pavoiser… Car pour le dire autrement, si l’humanité entière devait vivre avec une empreinte écologique comparable à celle, moyenne, des habitants du sol belge, il faudrait 4 planètes !

Mais quel rapport cela a-t-il avec le numérique ? La « transition numérique » ne va-t-elle pas justement nous aider à mieux gérer nos ressources et à faire face aux enjeux de la crise climatique ?

Pour revenir au parallèle avec l’aviation, il faut prendre conscience, qu’en 2019, avec 3,8 % des émissions, notre univers numérique produisait déjà plus de gaz à effet de serre (GES) que le transport aérien, qui représentait lui ± 2,4 % des émissions de CO2 en 2018. L’autre élément à prendre en compte est la forte croissance du numérique, que la crise de la Covid a indéniablement dopée, notamment dans le secteur de la vente en ligne. On estime que les émissions de GES du numérique devraient atteindre de 6 à 9 % du total mondial en 2025, et qu’il dépassera probablement les émissions du transport avec les véhicules légers (moins de 3,5 t.) qui étaient estimées à 8 % des GES mondiaux en 2018. En matière d’émissions de GES, on est donc loin des promesses antérieures, telles celles du GESI en 2008, et selon lesquelles « les technologies numériques pourraient permettre une réduction de 15 à 30 % des GES mondiaux d’ici 2020 ». On ne peut que « constater que les GES globaux n’ont cessé de s’accroître depuis, tout comme la part des GES attribuables aux technologies numériques, lesquels représentent désormais plus de 4 % des GES mondiaux. »

D’autres chiffres quant aux prévisions de croissance du numérique sont encore plus interpellants. Ainsi, selon une étude de 2015 qui fait référence sur la question, la consommation électrique du secteur numérique pourrait, en 2030, et dans le pire des scénarios, avec 13 % de croissance annuelle, absorber la moitié de la production mondiale d’électricité ! Et même dans un scénario tendanciel actuel, avec seulement 7 % de croissance, on arriverait à une consommation équivalente à 21 % de l’électricité disponible. Soit aussi plus de 75 % de l’électricité d’origine renouvelable qui serait produite en 2030 selon la même étude.

Pour en revenir aux tendances que l’on a pu constater lors de cet été 2022, avec cette année des vagues de chaleur et une sécheresse probablement sans précédents, ainsi que de nombreux incendies en forêt sur le sol européen, y compris en Belgique, on ne peut qu’espérer que nous passerons de la prise de conscience aux actes ! Car l’accélération des changements climatiques nous imposera fort probablement de modifier nos habitudes si l’on souhaite parvenir à atténuer un peu la sévérité des épisodes météorologiques extrêmes. En 2017, une étude de chercheurs français montre, qu’à partir de 2050, on pourrait facilement atteindre des records de température de 55°, pour le nord et l’est de la France. Des simulations climatiques réalisées sur une zone qui englobe le sud de la Région wallonne ! Peut-on encore espérer que nous n’aurons pas à connaître de tels extrêmes que l’on imagine réservés aux déserts et autres « vallées de la mort » ? Cela semble malheureusement illusoire au vu de l’accélération des changements climatiques que nous connaissons… Faut-il rappeler les records anormalement élevés enregistrés durant l’été 2021 ? Tels le dôme de chaleur qui provoqua des températures de plus de 45° dans le nord des États-Unis et au Canada. Avec la température extrême de 49,6° qui a été enregistrée à Lytton, en Colombie-Britannique, un village canadien qui se trouve à la même latitude que Marche-en-Famenne…

La numérisation forcenée à laquelle on assiste nous conduit-elle vers un avenir désirable ?

Alors qu’il semble de plus en plus évident que faire face aux crises actuelles, tant climatique qu’écologique, avec l’effondrement de la biodiversité, nous impose de changer radicalement nos modes de vie, force est de constater que nous restons englués dans un système économique sous l’emprise du capitalisme néolibéral. Même si ce dernier n’est pas (plus) compatible avec le défi climatique, tel que l’admet l’économiste Bruno Colmant dans une récente carte blanche : « nous ne pouvons plus dissocier économie et écologie, car l’avidité de l’enrichissement entraîne un saccage de la nature ». Et d’ajouter « que la remédiation climatique est incompatible avec l’économie de marché capitaliste néolibérale, telle que nous la connaissons ».

Dans un récent ouvrage (avril 2022), le collectif Atécopol considère aussi que « la numérisation des activités humaines, c’est-à-dire la transformation numérique de tous les secteurs de l’économie », à laquelle participe notamment le déploiement de la 5G, et telle que vantée par nos gouvernants, ne semble avoir d’autre objectif que de nous conduire vers « un avenir possible, conforme à la nécessité pour le système capitaliste de créer de nouveaux marchés et d’éviter ainsi l’effondrement ». Dans son analyse, l’Atécopol rejoint une étude, parue en septembre 2021, selon laquelle « les analystes du domaine s’accordent largement sur certaines hypothèses clés », dont celles que « l’empreinte carbone de la planète doit diminuer pour éviter une catastrophe climatique », mais que « les TIC ont le potentiel d’augmenter leurs propres émissions et de faciliter l’augmentation des émissions dans d’autres secteurs ». Et de préciser dans leurs conclusions : « Toutes les analyses examinées s’accordent à dire que les TIC ne sont pas sur la voie d’une réduction des émissions conforme aux recommandations de la science du climat, à moins que le secteur, ou les législateurs, ne prennent des mesures supplémentaires pour y parvenir. […] Sur la base des preuves disponibles, il est également essentiel que les régulateurs abandonnent la présomption selon laquelle les TIC permettent d’économiser plus d’émissions qu’elles n’en produisent. »

Comment dès lors ne pas souscrire à l’idée qu’il est urgent de se diriger vers la sobriété numérique ? Quand l’analyse montre que, même en parvenant à stopper la croissance des émissions de GES du secteur numérique afin de les stabiliser à leur niveau de 2020, elles représenteraient 35 % des émissions globales de GES en 2050, considérant par ailleurs la baisse nécessaire dans tous les autres secteurs afin de respecter l’accord de Paris et tenter de maintenir le réchauffement sous le seuil de 1,5°. Or, petit rappel, le secteur numérique est en forte croissance. Et il absorbait déjà à lui seul 4,2 % de l’énergie primaire en 2019 (4). Une consommation mondiale d’énergie que le numérique n’est jamais parvenu à réduire, que du contraire…

Une autre analyse intéressante, est celle que nous donne Fabrice Flipo dans son livre « L’impératif de la sobriété numérique ». Une des pistes qu’il propose et qui expliquerait pourquoi la digitalisation de nos sociétés n’a jusqu’ici pas permis de réduire la consommation de ressources, tant énergétiques que matérielles, est que le numérique serait ‘à la commande’ de tout le reste, ce qui est d’autant plus évident depuis l’utilisation généralisée du smartphone, cet objet de 200 grammes à peine. « Et si c’était le smartphone qui commandait le déplacement de tout le reste ? Après tout, nous commandons presque tout, depuis ce petit appareil : vêtements, musique, devis en tout genre, nourriture, et bientôt même les voitures (« autonomes »). Tout ce qui est autour de nous ou presque aurait pu être appelé par ce moyen. […] Avec lui, j’appelle un produit fabriqué en Chine, en utilisant du charbon australien. » Il y a quinze ans, le smartphone n’existait pas (l’iPhone est sorti en juin 2007). Aujourd’hui omniprésent, il s’est imposé à nous et, comme le souligne Fabrice Flipo, « c’est un déferlement, c’est-à-dire une poussée massive et continue. […] Nous somme poussés dans le numérique, et tant pis si l’on n’est pas d’accord. ».

Quels choix opérer pour se diriger vers la sobriété numérique ?

Si l’on admet, avec le collectif Atécopol, que « la prise de conscience enfin généralisée des limites planétaires, actée dans l’accord de Paris en ce qui concerne le climat, oblige les gouvernements à prendre en considération les conséquences écologiques (ou du moins climatiques) des innovations technologiques », et que « pour l’instant, cette prise en considération se cantonne aux grands discours, mais qu’il s’agit d’un levier d’action dont la société civile peut user », alors à nous de forcer le débat, qui est plus de nature politique que technique. On peut ainsi souscrire à leur analyse qui, tout en mettant le focus sur la 5G, s’applique aussi à la déferlante qu’est aujourd’hui la numérisation forcenée de nos sociétés. Car l’absence de réaction de la société civile ne reviendrait-elle pas à cautionner « une des principales raisons d’être de la 5G : le soutien aveugle à la croissance économique, par la production de nouveaux objets inutiles et la création de faux besoins, dans une gabegie obscène de consumérisme effréné et de dépenses énergétiques » ?

La question est donc de savoir si nous voulons initier un vrai débat démocratique sur le choix du type de société dans laquelle nous souhaitons vivre. Celle que nous promet une planète peuplée de dizaines de milliards d’objets connectés et surtout du monde qui va avec ? Acceptant par là le modèle économique d’une transition numérique basée sur la marchandisation de nos données personnelles, modèle que rejoint la dérive sécuritaire à laquelle on assiste dans nos sociétés, dérive que Shoshana Zuboff a décrite comme le capitalisme de surveillance.

Par où commencer ?

Le projet pédagogique « Conscience Numérique Durable » propose une liste de 60 pistes d’actions pour rencontrer la sobriété numérique. Expliciter en détail chacune de ces 60 propositions serait trop long… Elles sont disponibles sur la page ‘wiki.educode.be/action-sobriete-numerique’ et chacun·e pourra s’approprier ces propositions au rythme de sa motivation.

L’idée à cependant mettre en exergue est réduire. Réduire ses besoins, tant en matériel qu’en utilisation des services offerts par les plates-formes web. Réduire les achats de matériel, car la majeure partie des impacts se concentrent sur la fabrication des équipements, donc ‘le mal’ est fait lors de l’achat. Et comme a priori on va les utiliser, si on y ajoute les impacts liés à la production de l’électricité qu’ils consomment, les équipements utilisateurs totalisent de 59 % à 84 % des impacts ! (4) Avec le smartphone, l’analyse en cycle de vie montre que la part des impacts carbone liés à sa fabrication est de loin la plus importante avec plus de 80 % rapportés sur toute sa durée de vie. Cela parce que sa durée d’utilisation moyenne n’excède pas 2 ans, alors que son ‘amortissement écologique’ exigerait plutôt de l’utiliser pendant au moins 25 ans… Inimaginable, même 10 ans, on en est très loin… La réduction de la demande en matériel neuf passe cependant par l’allongement de la durée vie, ce que permettent tant la réparation que le réemploi.

Réduire ensuite le recours aux services offerts par le « cloud », une expression qu’il conviendrait sans doute de remplacer par « réseau mondial de stockage et de traitement des données », et qui occulte la très grande matérialité de cette vaste infrastructure, « si vaste qu’elle est difficile à embrasser par l’imagination ». On peut cependant garder à l’esprit que lors de l’utilisation d’un service web, on a besoin de 2 ordinateurs : le terminal (ordinateur, tablette, smartphone, etc), et le serveur qui délivre le service (information, calcul, stockage de la donnée, etc) depuis le data-center dans lequel il se trouve. Les 2 étant reliés par les réseaux, qui sont constitués à 99 % de câbles, dont 1,3 million de km de câbles sous-marins. On estime que le parcours moyen d’une donnée sur le web, quelle qu’elle soit (page web, mail, statut sur les réseaux sociaux, vidéo, etc), est de 15 000 km ! Et c’est probablement aussi le cas lorsque vous envoyez un mail à votre voisin de bureau…

L’éducation : une des clés de la solution ?

La question de la sobriété est vaste et complexe, a fortiori que l’évolution des technologies numériques et de leurs usages est rapide. Et comme bien entendu la sobriété numérique n’implique pas le rejet systématique des outils, il convient de pouvoir faire des choix entre ce qu’il convient de garder et ce qu’il est souhaitable d’abandonner. Choix qu’il est difficile de poser sans un éclairage… D’où certainement la nécessité de former la jeune génération afin qu’elle puisse mieux appréhender les impacts de ces outils qu’elle utilise massivement, sans apparemment (?) bien prendre la mesure des problèmes qu’ils induisent. Un outil comme « Conscience Numérique Durable » ne demande qu’à être utilisé plus systématiquement par les enseignants.

L’accent que nous avons mis sur les émissions de GES dont notre écosystème numérique est responsable, faisant par là le lien avec l’actualité estivale, n’enlève rien aux autres impacts tel l’épuisement des ressources abiotiques, avec divers métaux dont les réserves rentables sont estimées à une ou deux décennies au plus. Aussi « le numérique doit être considéré comme une ressource non renouvelable qui aura disparu dans une ou deux générations ! » (4) Tout citoyen·ne motivé·e est en mesure de s’approprier le débat sur l’usage que nous voulons faire, ou pas, des technologies numériques. Car oui, nous pouvons encore faire entendre notre voix.